Peter Green et Jeff Beck y ont acheté leurs guitares. John McLaughlin, Paul Kossoff et Tony Hatch y ont travaillé. Eric Clapton y a acheté sa 335. Jimmy Page y a acheté sa première Les Paul. Steve Howe y a acheté sa 175. Où ça ? À la boutique Selmer ! Si vous étiez un guitariste ou un musicien débutant basé à Londres dans les années 60 début 70, Selmer était l'endroit où aller, voir, jouer, et parfois acheter certaines des meilleures guitares disponibles.
Deux frères, Ben et Lew Davis, créèrent Selmer London en 1929 à l'époque où ils honoraient leur contrat de revendeurs de saxophones pour la marque française Selmer. Ils vendaient et fabriquaient également beaucoup d'autres instruments, ajoutant les guitares allemandes Höfner à leur catalogue dans les années 50, suivies par Gibson en 1960.
Les frères Davis possédaient deux boutiques en centre-ville (le « West End » comme l'appellent les Londoniens). En 1937, ils déménagèrent leur QG de Moor Street, ouvrant Selmer au 114-116 Charing Cross Road, au croisement de Flitcroft Street. Cette boutique revendait des guitares, cuivres, bois, claviers et amplis neufs ou d'occasion.
Plus tard, ils ajoutèrent une plus petite boutique, le Lew Davis Shop au numéro 134, à quelques pas plus au nord, dans la même rue, au croisement de la Denmark Place. Jusqu'à sa fermeture en 1967, les deux magasins étaient plus ou moins les mêmes, et pour beaucoup de musiciens, le « Selmer's » désignait les deux.
Denmark Street, qui s'étirait à l'est en partant de Charing Cross Road était le lieu de vie musicale de Londres. Avec des bureaux de labels, des studios d'enregistrement, des cafés et autres bâtiments reliés à la musique. Charing Cross Road était elle-même la frontière est officieuse de Soho, quartier grand d'environ 2 km carrés, délimité par Oxford Street au nord, Leicester Square, Piccadilly Circus au sud, et Regent Street à l'ouest.
Étant donné que les clubs des années 30 ont instauré une scène musicale très active dans ce quartier, la boutique Selmer s'était retrouvée à l'endroit idéal. Il y avait évidemment d'autres magasins de musique dans le coin, mais Selmer est tout simplement devenu la Mecque des guitaristes, essentiellement grâce à son partenariat avec Gibson.
Un tout jeune guitariste studio nommé Jimmy Page acheta une Danelectro et sa première Les Paul à Selmer's. Jimmy était ami avec Albert Lee, et ils se croisaient souvent à Charing Cross Road. Un jour, en 1961, quelqu'un entendit y jouer Albert et demanda s'il voulait rejoindre son groupe. Une partie du marché était la prise en charge de l'achat d'une Les Paul Custom.
« À l'époque, c'était une guitare que je pensais trop chère pour moi, » me raconte Albert. « Je recherchais quelque chose aux alentours de 120 £, et cette Custom dépassait largement les 200 £. Mais je l'adorais. » Il joua sur cette Custom durant environ cinq ans, d'abord avec Bob Xavier, puis avec les Thunderbirds de Chris Farlowe.
Jimmy Page jouait avec les Crusaders de Neil Christian à l'époque.
« Il aimait vraiment le son de ma Les Paul Custom et de mon ampli Supro, » raconte Albert, « Au point qu'il acheta les deux mêmes. Ça devait être en 1962, peut-être 63. Il est allé à Selmer's, et il leur restait deux de ces Les Paul. Pas accrochée au mur, mais en arrière-boutique. Elles n'étaient pas si populaires à l'époque. Il a acheté ça et un ampli Supro, comme le mien, mais en plus petit. »
Eric Clapton était un client régulier des boutiques du West End, surtout chez Selmer. En 1965, il y acheta sa fameuse Beano Les Paul Burst. Quand il entra dans la boutique, Eric avait en tête la Les Paul dont jouait son héros Freddie King. En fait, Freddie jouait sur une Goldtop, mais la photo sur l'album de King que possédait Clapton ressemblait à une Burst. Et c'est avec cela que Clapton sortit de la boutique Selmer en ce jour d'été 1965.
La Beano Burst est depuis devenue une guitare légendaire. Peu de temps après que Clapton l'utilisa en live et en studio avec John Mayall, elle fut volée pendant une des premières répétitions de son nouveau groupe, Cream. Elle n'a jamais été retrouvée. Si par hasard, vous l’aviez dans votre collection, les acheteurs se bousculeraient pour l'avoir. C'est la guitare perdue la plus recherchée de tous les temps, et elle a commencé sa vie dans la boutique Selmer.
Jeff Beck a acheté sa Les Paul en début 1966, après avoir vu Clapton jouer de sa Beano avec Mayall.
« Je savais déjà que les Les Paul sonnaient bien, » me raconte Jeff « parce que Jimmy Page avait une Custom. Elles avaient ce son profond, et j'avais vraiment besoin de cette puissance pour faire mon son. Donc je suis parti à sa recherche. Il y avait un type à la boutique de Charing Cross Road – ça devait être Mickey Keen – il travaillait là-bas, mais il m'a dit qu'il en avait une bonne chez lui. C'était lui ou un des autres qui travaillait là-bas – C'était la boutique où il fallait aller. Donc le type me dit, "ok, on se retrouve à cet endroit et je t'apporterai la guitare". »
Jeff se souvient que cette première Les Paul, à laquelle quelqu'un avait ajouté un pickguard noir, était une '59 et lui avait coûté 175 £.
Steve Howe était aussi un client régulier dans les années 60.
« J'avais quitté l'école quand j'avais 15 ans, et n'avais rien à faire, » Se souvient Steve. « Alors je prenais le bus direction Charing Cross Road, je rentrais dans le magasin de guitares, et je disais, "je peux essayer cette guitare ?" Ils ne me demandaient pas si je comptais l'acheter, ils disaient plutôt, "Bien Sûr, vas-y." Les gens étaient plus détendus à l'époque. Et même si les autres magasins valaient le détour, la boutique Selmer était le royaume de Gibson. Alors je m'asseyais chez Selmer, et je jouais, et des types comme Doug Ellis me saluaient, et me demandaient ce que je faisais. - on rencontrait plein de gens de tous genres. Albert Lee venait et je le côtoyais ; il me surnommait Face. J'ai acheté ma première guitare Gibson chez Selmer, ma précieuse ES-175D, en 1964. »
Doug Ellis travailla plus tard chez Rosetti, l'entreprise qui remplacera Selmer comme revendeur officiel de Gibson au Royaume-Uni, mais dans les années 60 il était jeune vendeur chez Semer. Il se souvient d'un endroit trépidant et passionnant où des stars comme des clients ordinaires se bousculaient pour les derniers arrivages.
« Un samedi, un journal national était venu pour prendre des photos, parce qu’ils n’en revenaient pas qu'on puisse faire tenir autant de gens d'un coup dans un si petit espace, » raconte Doug, « C'était affreux ! Mais Selmer marchait vraiment bien à cette époque. Je m'en rappel comme d'une période très heureuse. On jouait tous quatre ou cinq nuits par semaine tout en travaillant à la boutique, et c'était génial. »
Dong se souvient de la visite de Jimi Hendrix, et se rappelle avoir vendu sa propre ES-330 à Andy Summers des Zoot Money's Big Roll Band. Les Beatles sont aussi venus plusieurs fois.
« Je me souviens qu'ils avaient acheté une Gibson [Maestro] Fuzz-Tone une fois, » raconte Dong. « Ce qui est marrant, c'est que c'était un jour de semaine, un matin, donc l'endroit n'était pas rempli de gens qui hurlaient. Plus tard, le bon vieux Mal Evans, le roadie des Beatles – un immense gaillard de Liverpool, un des mecs les plus sympas qu'on puisse rencontrer - est venu pour me demander si je pouvais apporter quelques guitares pour gaucher chez Paul McCartney, au nord de Londres pour qu'il puisse y jeter un œil. C'était surtout des Gibson, dont une SG Standard pour gaucher. »
Doug passa un après-midi agréable avec Paul, à jouer de la guitare et à bavarder. « Et puis j'ai dit, bon, je dois vraiment y aller, parce que ma femme est à l’hôpital, elle accouche de notre deuxième bébé. Paul me lança un regard effaré. Il me dit : "Espèce d'idiot ! Qu'est-ce que tu fous ici alors que ta femme est à l’hôpital ?" Il lui a alors écrit un très gentil mot, s'excusant de m'avoir retenu. » Et, parce que vous vous le demandez, non, ils n'ont pas gardé le petit mot.
Il y a encore d'autres d'anecdotes chez Selmer. Un jour, le jeune Tony McPhee, 19 ans, arriva chez Selmer pour faire un crédit pour acheter un ampli qui était vendu avec une SG-Standard. Au sous-sol, il y avait une cantine dont Doug Ellis se souvient comme « particulièrement horrible », tout comme un atelier pour les réparations ou Dick Clifford réparait les guitares et Nando Fabi ramenait des accordéons à la vie.
Jerry Donahue, un autre vendeur de chez Selmer le jour, et musicien de concert la nuit, vendit à Eric Clapton une ES-335 en 1968. Une semaine ou deux plus tard, Jerry était au Albert Hall pour voir Clapton jouer de ladite 335 dans un des concerts d'adieu de Cream.
Jim Marshall achetait des kits Premier chez Selmer pour ses élèves de batterie, bien avant qu'il n'ait de plus gros projets. Pete Townshend alors membre de The Detours acheta un Fender Pro là-bas. Et Mick Taylor fait partie des guitaristes à avoir acheté sa première Les Paul chez Selmer.
Beaucoup de célèbres musiciens achetèrent leurs instruments là-bas. Et beaucoup de musiciens moins célèbres achetèrent des instruments célèbres grâce à eux. Mais toute bonne chose a une fin. Une firme de chaînes hi-fi, REW, rachètera la boutique dans les années 1970 – puis, un peu plus tard, deviendra la boutique Turnkey, qui vendra du matériel d'enregistrement, perpétuant la tradition musicale du bâtiment jusqu'en 2008.
Aujourd'hui, le quartier tout entier est envahi par des promoteurs qui semblent décidés à effacer toute trace de son aspect historique, mais pour l'instant, l'ancien bâtiment Selmer tiens bon. Et si vous décidez de franchir les imposants piliers de l'entrée du 114-116 Charing Cross Road, vous vous retrouverez dans un Fast Food mexicain Chipotle. Mieux vaut ne pas y commander une guitare.
À propos de l'auteur : Tony Bacon écrit à propos des instruments de musique, des musiciens et de la musique. Il est le co-fondateur de Backbeat UK et de Jawbone Press. Il a écrit des livres comme The Ultimate Guitar Book, Electric Guitars: The Illustrated Encyclopedia, et The Fender Electric Guitar Book. Tony vit à Bristol en Angleterre. Plus d’infos sur tonybacon.co.uk.