L'univers sonore de Vangelis

Vangelis (1970). Photo de Michael Ochs Archives / Stringer, Getty Images.

Le puissant Vangelis (Evangelos Odysseas Papathanassiou) est décédé le 17 mai 2022, à l'âge de 79 ans.

Il est connu pour sa musique de film du début des années 80, il a gagné un oscar pour la bande-son de Chariots of fire (1981) et c'est lui qui a composé la bande-son du chef-d'œuvre cyberpunk Blade Runner, réalisé par Ridley Scott (1982).

Lorsqu'il s'agit d'écrire à propos de la musique de Vangelis ou de l'étudier, on pense généralement à Blade Runner. Il s'agit en effet d'une réussite étonnante dans le contexte de la musique cinématographique de la fin du XXe siècle, et d'un moment important dans le développement de la musique électronique.

C'est pourquoi l'on parle moins souvent de l'ensemble de son œuvre, que ce soit de ses débuts prog avec Aphrodite's Child, de ses délires psychédéliques en solo du début des années 70, de l'ambient et du chaos séquencé de ses années au Nemo Studios ou de la touche quasi symphonique de ses dernières œuvres.

Pour écrire sa musique, Vangelis possédait tout un arsenal de claviers incroyables, jouables à tout moment, avec une large gamme de sonorités.

Pour se représenter Vangelis, il suffit d'imaginer un artiste héroïquement niché dans un paradis de synthés vintage, entouré de toutes parts d'orgues, de Fender Rhodes, de clavinets, de gigantesques synthés polyphoniques, de séquenceurs, de samplers et d'un système lui permettant de tout contrôler à distance.

De nombreux amateurs de matériel et de synthés vintage aiment passer leur temps à rechercher de rares photos ou vidéos représentant Vangelis en action, afin de pouvoir décortiquer son installation. Jetons un coup d'œil à quelques-uns des appareils vintage qui figurent dans certaines de ses meilleures œuvres (autres que Chariots et Blade Runner).

Aphrodite's Child et les années pré-Nemo

À la fin des années 60, Vangelis a joué du clavier dans l'influent groupe de rock psychédélique grec Aphrodite's Child, qui a connu le succès en Europe avec ses tubes « Rain and Tears », « I Want to Live » et « It's Five O'Clock ». Le groupe était composé de Loukas Sideras à la batterie, Silver Koulouris à la guitare et Demis Roussos à la basse et au chant, avant que ce dernier ne devienne un phénomène culturel à part entière et un « sex-symbol portant le caftan ».


Aphrodite's Child - It's Five O'Clock.

Dans cette vidéo, un play-back de « It's Five O'Clock » joué lors d'une apparition à la télévision en 1969, on peut voir que Vangelis « joue » sur un orgue Hammond sur lequel est posé un Hohner Clavinet II usé par le temps. À cette époque, Vangelis possédait effectivement un Clavinet II et un Hammond L-100.

Lorsque le morceau arrive au refrain, il prend des allures orchestrales, ce son n'a pas été obtenu avec un ensemble de cordes, mais grâce à une modification sur mesure du L-100. L'orgue a ensuite été traité avec deux effets de delay Binson Echorec branchés en série pour obtenir une densité sonore et un crunch maximum.

En plus de ses orgues, Vangelis jouait également sur un Fender Rhodes modifié avec un égaliseur monté dessus et passant par ses Echorecs en série pour créer des textures psychédéliques. On peut entendre cet effet sur le troisième et dernier album du groupe, 666 (1972), un album conceptuel inspiré du Livre de l'Apocalypse.

L'album, classique du prog-rock, est beaucoup plus psychédélique et expérimental que tout ce que le groupe avait sorti auparavant. On y retrouve des sonorités liées au travail de Vangelis pour le cinéma et la télévision.

Bien que l'on retrouve de nombreux tubes progressif sur 666, dont le classique « The Four Horsemen », c'est le morceau « Aegian Sea » qui nous captive, avec ses sonorités atmosphériques démesurées composées de nappes de Hammond, de Fender Rhodes ondulants et de mélodies éthérées jouées sur un clavinet.


Aphrodite's Child - Aegian Sea.

Le son qui ressemble à un synthé, à 2 min 30 (ainsi que le son de basse grinçant vers 4 min 20), pourrait être celui d'un Clavioline Selmer - un précurseur du synthé analogique, inventé par l'ingénieur français Constant Martin en 1947.

Vangelis a parlé de cet instrument rare dans une interview accordée au magazine Sounds en 1974, déclarant : « C'est un très vieil instrument... il a facilement 20 ans. On n'en fabrique plus parce que personne n'en achète, mais c'est magnifique. Selon la façon dont vous l'utilisez, ça peut vous donner beaucoup, beaucoup de choses. »


« La petite fille de la mer » de L'Apocalypse des animaux, 1973

En 1970, dans le cadre d'un projet parallèle au groupe, il compose la musique d'une série documentaire sur la nature intitulée L'apocalypse des animaux (réalisée par Frédéric Rossif). La bande originale est l'une des premières œuvres solos de Vangelis, qui montre un aspect beaucoup plus doux et plus sobre de son son. « La petite fille de la mer » montre la délicatesse et la nuance que l'on peut obtenir en adoucissant et en façonnant de manière créative des sons brutaux et difficiles à manier grâce à des effets externes.

Au début des années 70, avant son déménagement au studio Nemo à Londres, où il travaillera avec des synthés pour la première fois, Vangelis a perfectionné son identité en travaillant sur son album Earth, sorti en 1973. On peut identifier tout le matériel qu'il utilisait à cette époque grâce à cette incroyable jam sur des morceaux de Earth, réalisée en direct pour l'émission télévisée française Melody, en 1974.


Vangelis sur Melody, 1974

Les années Nemo

De 1975 à 1987, Vangelis a enregistré pratiquement tous ses morceaux depuis son propre studio d'enregistrement appelé Nemo Studios et situé dans le quartier W1H de Londres. De Heaven and Hell (1975) à Spiral (1977), en passant par la bande-son de Blade Runner (1982) et Mask (1985), les productions réalisées par Vangelis au Nemo Studios ont su tirer parti des nouvelles technologies et ont permis de dessiner l'avenir de la musique électronique.

Du milieu à la fin des années 70, le studio acquière un certain nombre de synthés monos : un Roland SH-1000 et un SH-3A, un Korg MiniKORG 700S, et un ARP Pro Soloist. Vangelis a également possédé certains des premiers synthés polyphoniques, comme un Korg Maxi-Korg 800DV, un Farfisa Syntorchestra, un Elka Rhapsody 610, et un Yamaha CS-80, lancé en 1977.

Le premier album produit à Nemo, Heaven and Hell (1975), s'éloigne du son psychédélique de Earth et propose une esthétique tournée vers les synthés, légèrement avant-gardiste et d'inspiration baroque. Par moments, il explore l'utilisation des voix monophoniques individuelles arrangées en polyphonie et en contrepoint, comme c'est le cas dans « Needles and Bones », qui ressemble à un savant mélange entre la bande originale d'un film d'horreur et l'album Switched-On Bach de Wendy Carlos.


« Needles And Bones », de l'album Heaven And Hell, 1974

L'année suivante, il sort Albedo 0.39, qui s'éloigne du classique pour s'orienter vers quelque chose de plus ambient et jazzy. C'est sur cet album que l'on peut entendre l'orgue Elka Tornado IV, un instrument vintage bon marché provenant d'Italie, c'est ainsi que Vangelis le décrit à Sounds Magazine en 1974 : « très, très bon marché. C'est à dire que c'est destiné aux bébés... Je l'ai acheté dans un rayon pour enfants ».

Sur « Nucleogenesis », on peut entendre l'Elka branché dans un Roland RE-201 Space Echo qui transforme l'instrument en orgue de cathédrale. C'est également le RE-201 qui produit les échos sur la voix lors de la narration.


« Albedo 0.39 », de l'album éponyme sorti en 1976

Vangelis utilise le CS-80 pour la première fois sur Spiral en 1977, sur lequel on peut entendre des séquenceurs analogique contrôler deux modulaires Roland System 100 qui, selon l'ingénieur Keith Spencer-Allen, étaient plutôt difficiles à installer et impossibles à garder accordés. On peut entendre ces séquenceurs sur les arpèges qui introduisent le morceau « Spiral ».


« Spiral », de l'album éponyme sorti en 1977

Dans les années 80, les vieux effets analogiques comme les Binson Echorecs, les Roland Space Echo RE-201 et les reverbs à ressort AKG sont abandonnés au profit de la toute nouvelle reverb numérique Lexicon 224, au son plus pur. En tant que premier client officiel de Lexicon, Vangelis a été le premier à adopter la 224, ayant acheté le numéro de série 0002 (la 0001 appartenant à Lexicon).

La révolution numérique du début des années 80 améliore également les séquenceurs. Les CSQ-100 et CSQ-600 de chez Roland, contrôlés par micro-ordinateur, pouvaient contenir plus de pas dans leur mémoire, qui pouvait contenir quatre séquences différentes pouvant être déclenchées, enchaînées ou jouées simultanément.

Dans ce clip d'une jam au Nemo Studios - diffusé par Musical Express en 1982 - on peut voir quelques-uns de ces nouveaux séquenceurs en action, en plus de quelques solos inspirés joués sur le Yamaha CS-80.


Improvisation pour l'émission Musical Express, 1982

Après Nemo

Pour l'album Direct, en 1988, Vangelis a quitté le Nemo Studios pour passer à une méthode de travail plus mobile. Cet album faisait le pont entre les sonorités synthétiques et cinématographiques qui ont rendu Vangelis populaire dans les années 80 et le son orchestral basé sur des samples qui a caractérisé ses dernières œuvres.

Des images promotionnelles datant de l'époque de la sortie de Direct révèlent la présence de quelques synthés numériques et de samplers emblématiques, comme les DX7 et DX7II de chez Yamaha et l'Emulator II d'E-mu, aux côtés de synthés polyphoniques analogiques classiques comme le JUNO-106 et le Prophet 10, ainsi que quelques samplers comme le Roland S-50 et l'AKAI S-900.


« Glorianna (Hymn A La Femme) », de l'album Direct sorti en 1988.

S'il y a bien un morceau sur Direct qui définit l'évolution stylistique à venir de Vangelis, c'est « Glorianna (Hymn a la Femme) ». Sur ce morceau, il utilise les synthés et samplers mentionnés ci-dessus (avec des sons orchestraux, de percussions et naturels) pour accompagner un duo d'opéra sans paroles. Le résultat est émouvant, beau et intense.

Vangelis a composé la musique du drame historique de Ridley Scott, 1492: Conquest of Paradise, en 1992, leur première collaboration depuis Blade Runner, dix ans plus tôt. Tout comme pour Blade Runner, la musique a connu une seconde vie quelques années plus tard, lorsque le thème du film a été utilisé comme hymne de campagne, notamment par le parti socialiste portugais en 1995 et au second tour de l'élection présidentielle russe en 1996.

Par la suite, le morceau est devenu un thème d'entrée populaire pour les athlètes et les équipes lors d'événements sportifs dans le monde entier. La bande originale a battu de nombreux records de vente, bien que le film ait été un échec au box-office.


Extrait de la bande-son de1492: Conquest of Paradise

On y retrouve un chœur d'hommes chantant à l'unisson et un arrangement orchestral émouvant composé de samples d'instruments symphoniques, les synthés jouant la partie cuivres de l'orchestration. 1492 : Conquest of Paradise est un classique de l'électronique symphonique, un exemple notable de « composition hybride », un style popularisé, plus tard, par Hans Zimmer, et précédant de trois ans sa bande-son pour Crimson Tide.

Au-delà du large éventail de sonorités offertes par les samplers et les modules, la révolution numérique et le développement du MIDI ont permis à Vangelis de jouer et de composer plus efficacement. À partir du milieu des années 90, il a utilisé un système MIDI unique construit sur mesure par YES Audio, qui était connecté à divers racks de synthés et 17 pédales, utilisées pour contrôler les changements d'instruments, le volume/dynamique, les enveloppes d'articulation et les effets.

Le système a été conçu par Vangelis pour lui permettre de jouer et de composer de la musique en direct sans avoir besoin d'effectuer d'overdubs, d'utiliser des menus logiciels compliqués, de s'embrouiller avec le timecode ou d'avoir à programmer des séquences.


Vangelis et la Roland SR-JV80-02

Dans la vidéo ci-dessus, Vangelis démontre la facilité avec laquelle il peut réaliser des textures orchestrales complexes en temps réel. Vous reconnaîtrez peut-être les sons des années 90 de la carte d'expansion orchestrale Roland SR-JV80-02.

En le regardant improviser, on ne peut s'empêcher de repenser à ses débuts, de la façon dont il faisait sortir des sons orchestraux éthérés de son Hammond L-100 et de ses Echorecs. C'est comme si cette volonté de pouvoir jouer un orchestre à lui tout seul était son objectif depuis le début, et qu'il l'avait finalement atteint dans cette dernière phase de créativité.

Il semblerait que Vangelis ne se soit jamais intéressé au monde des instruments virtuels, des logiciels et des plugins. Fidèle à son matériel jusqu'à la fin, on l'a vu l'utiliser, avec ses boîtes blanches mystérieusement étiquetées, ses interrupteurs et ses pédales, jusqu'en 2013, lors de son apparition dans le documentaire de la BBC The Sounds of Cinema.

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