L'histoire de la Les Paul Special de Bob Marley

Bob Marley (1979). Michael Ochs Archives / Getty Images.

Au début du mois de mai, en 1973, Bob Marley franchit la porte de Top Gear, un magasin de musique qui ne payait pas de mine. La boutique, située sur Denmark Street, une petite rue du centre de Londres où se trouvaient des bureaux et des magasins de musique, était connue pour vendre du matériel d’occasion de qualité. Elle accueillait régulièrement des guitaristes célèbres. Keith Richards, par exemple, y passait de temps en temps et a pu y trouver quelques belles pièces pour sa collection, comme une National Resonator, une Rickenbacker solid body vintage ou encore une Les Paul Custom.

Après avoir scruté le mur de guitares, Bob Marley se saisit d’un modèle peu ordinaire, il s’agissait d’une Gibson Les Paul Special à simple pan coupé. Top Gear avait acheté cette guitare à Dan Armstrong, un luthier américain installé au Royaume-Uni. Dan avait modifié les repères de touche nacrés incrustés dans le manche en remplaçant les points d’origine par des formes rectangulaires. Il avait également retravaillé les finitions de la guitare et réalisé un binding sur la tête de manche. Marc Bolan venait tout juste de rapporter la guitare, après l’avoir achetée, il avait finalement changé d’avis et avait souhaité l’échanger contre une Les Paul avec une paire d’humbuckers.

Bob repartit avec la Special, et l’utilisa pendant tout le mois de mai avec les Wailers lors de ses dates en Angleterre. Pendant toute sa carrière, la Special resta sa guitare principale, sur scène comme en studio, et connut encore quelques modifications supplémentaires.

Bob Marley & The Wailers - "Burnin' And Lootin'" (Concert au Rainbow le 4 juin 1977)

Vers la fin de l’année 1973, Bob et son groupe étaient de retour en Angleterre, et sa Les Paul venait de subir un accident. Sid Bishop, gérant de Top Gear à l’époque, avait vendu la guitare à Bob, il nous raconte « Il est revenu avec la guitare et m’a dit : “regarde ce que j’ai fait” ». La Les Paul avait chuté de son stand et l’impact avait enfoncé le sélecteur de micro, ainsi qu’un morceau de bois, dans le corps. Sid regarda la guitare et se tourna vers son propriétaire. « Je lui ai dit : “Oh, mon pauvre ! Qu’as-tu fait ?” ».

Mark Moffatt travaillait également à Top Gear à l’époque, il nous explique que Bob a eu beaucoup de chance que la tête de manche soit restée intacte. « En général, lorsqu’une guitare chute comme ça, c’est la première chose qui casse. Il nous a dit qu’il ne pouvait pas nous laisser la guitare parce qu’il avait des concerts de prévus », se rappelle Mark, « et nous a demandé si on pouvait faire quelque chose pour la réparer rapidement. »

On emmena Bob dans l’arrière-salle de la boutique, où Roger Giffin réparait les instruments. Stan Smith, alors vendeur, aidait Roger de temps en temps et nous raconte la suite de l’histoire. « Bob se tenait à la porte de la salle des réparations », se remémore Stan. « Il était assez bouleversé, mais Roger et moi lui avons suggéré de mettre une plaque plus grande à l’avant de la guitare et une rondelle plus fine à l’intérieur, ce qui nous laisserait assez de place pour tout réinstaller. »

Bob approuva l’idée. « Nous avons découpé un large cercle dans un pickguard en plastique couleur crème destiné à une Les Paul Standard, et avons percé un trou dedans », raconte Stan. « Je pense que nous avons utilisé une pièce qui trainait pour fixer l’intérieur. Puis nous avons réinstallé le sélecteur et testé la guitare pour nous assurer que tout fonctionnait bien. Je réalisais à peine la scène, j’étais assis, en train de jouer sur la guitare de Bob qui se tenait debout, près de moi. C’était quelqu’un de profondément gentil. »

Sid se rappelle avoir rendu la guitare à son propriétaire. « Je lui ai dit : “Voilà, et ne recommence pas.” Bob était aux anges. » Cette réparation, soi-disant temporaire, et visible, à cause d’une plaque de sélecteur beaucoup plus large que d’habitude, resta telle quelle pour les années à suivre. Plus tard, le chevalet wrapover d’origine fut remplacé par un Tune-o-matic et un cordier. Bob Marley & The Wailers se trouvaient maintenant sur la route du succès, et la Special remplissait à merveille son rôle de guitare électrique principale.

Bob Marley - "Want More" (Concert au Tower Theater en Pennsylvanie, 1976)

Au printemps 1978, Roger Mayer s’envola de l’Angleterre vers la Jamaïque pour y rencontrer Bob Marley. Roger était connu pour son travail avec Jimi Hendrix, il construisait et inventait des pédales que Jimi utilisait, comme la Octavia. Roger était donc parti en voyage afin de rencontrer Bob, un peu avant le concert One Love qui eut lieu en avril en 1978. La rencontre avait pu se faire grâce au nouveau guitariste des Wailers, Junior Marvin, avec qui Roger avait déjà travaillé pour un projet solo.

Roger demanda à Bob ce qu’il pouvait faire pour l’aider. « Il me dit à quel point il aimait Jimi Hendrix, » se souvient Roger, « puis il me demanda : “Peux-tu nous aider à sonner comme un groupe international ?” Je lui ai répondu bien sûr. » Que voulait-il dire ? « Tout le monde pouvait voir le potentiel du groupe, mais ils n’avaient pas encore ce son professionnel, ils n’allaient pas pouvoir toucher la planète entière. Ils sonnaient juste comme un bon groupe local des Caraïbes, vous voyez ? Je leur ai dit, en gros, que leurs instruments n’étaient pas accordés. »

Roger se mit au travail, examina toutes les guitares et les régla correctement. Les conditions climatiques de la Jamaïque, particulièrement humide, et les concerts réguliers n’avaient pas amélioré l’état des instruments des Wailers. Roger commença avec la Les Paul de Bob, il changea les mécaniques et quelques potentiomètres, vérifia la courbure du manche et l’intonation au niveau de chevalet, refretta la guitare, et termina par un réglage complet de l’instrument.

« La guitare de Bob avait gagné en sustain et restait parfaitement accordée », se souvient Roger. « J’ai réalisé le même travail pour toutes les autres guitares, et je leur ai dit de s’accorder avec un accordeur électronique. Et pour la première fois, au concert One love, les musiciens du groupe avaient joué accordés. Après le concert, les gars sont venus voir Bob en lui disant qu’ils n’arrivaient pas à croire à quel point le son était différent, qu’ils ne l’avaient jamais entendu sonner aussi bien. »

Marley's Les Paul Special at his former home and current museum in Jamaica. Photo by Pat Foley, 2002.
La Les Paul Special de Bob Marley dans son ancienne maison et l'actuel musée en Jamaïque. Photographie de Pat Foley, 2002.

Plus tard en 1978, Bob demanda à Roger s’il pouvait réaliser quelque chose de spécial pour sa Les Paul, quelque chose que personne d’autre n’avait, pour que l’on puisse la reconnaitre facilement. Roger eut l’idée de modifier la plaque du sélecteur de micro pour remplacer la réparation « temporaire » effectuée par Top Gear, cinq années auparavant. « J’ai suggéré une plaque en aluminium anodisé en forme d’ellipse, placée sous le sélecteur, ce qui ressemblerait à un troisième œil », raconte Roger. C’était tout à fait unique.

Bob aima cette idée. « J’ai gardé l’emplacement et modifié la plaque, » conclut Roger, « ce qui a également rendu l’ensemble plus solide, et a aussi un peu amélioré le blindage, grâce à ce morceau d’aluminium supplémentaire autour de la cavité. » Roger ajouta un pickguard en aluminium pour remplacer l’original. La Les Paul, avec son nouveau look, était prête, et l’on pouvait maintenant facilement la reconnaitre. La guitare resta ainsi jusqu’à la mort prématurée de Bob, trois ans plus tard.

Lorsqu’en 2002 le Custom Shop de Gibson annonce une Les Paul Special Bob Marley en édition limitée, le communiqué de presse indique qu’elle a été conçue à partir de recherches minutieuses effectuées sur la Les Paul Special appartenant à Bob Marley. Pat Foley, alors responsable des relations liées au divertissement chez Gibson, s’était rendu en Jamaïque pour voir le modèle original. Pat était l’homme de la situation, fan de Bob Marley, il avait visité la Jamaïque dans sa jeunesse, et habité cinq ans sur l’île de Montserrat, dans les Caraïbes.

Le voyage commença de la meilleure des manières. « L’assistant de Rita Marley vint me chercher à l’aéroport », se rappelle Pat, « et c’était incroyable, parce que quand Rita Marley vous attend, vous n’avez pas besoin de passer par la douane. “Je suis là pour voir Rita.” Ah, et vous pouvez y aller. Nous avons passé une merveilleuse semaine, Rita nous a montré l’endroit qui est maintenant le musée Bob Marley, une grande et vieille maison dans laquelle Bob avait vécu, avec le musée à l’arrière. Alors je suis sorti pour aller la voir. »

A close-up of Marley's Les Paul Special. Photo by Pat Foley, 2002.
Un détail de la Les Paul Special de Bob Marley. Photographie de Pat Foley, 2002.

Là, au centre de la pièce, protégée par une vitrine, se tenait la Special, usée par le temps, les voyages et les concerts, avec son binding inhabituel autour de la tête de manche, son pickguard en aluminium et ses repères de touche rectangulaires. Pat photographia la guitare, l’analysa et pris des notes de toutes ses particularités et traces d’usure, afin de transmettre toutes ces informations au Custom Shop de Gibson. Mais il devait d’abord poser ses mains sur la guitare.

« Rita arriva alors que je regardais la guitare », se remémore Pat. « J’ai demandé : “Puis-je y avoir accès ?” Elle m’a répondu que oui, et qu’on viendrait l’ouvrir pour moi. Alors je m’imagine que quelqu’un va arriver avec une clé ou ce genre de chose. Mais le type arrive, soulève simplement le couvercle en plexiglas. Il le soulève, le repose, et me tend la guitare. Je devais avoir l’air très étonné, parce que Rita m’a dit : “Oh, je ne pense pas qu’on va la voler”. Eh bien, vous savez, je ne suis pas sûr que l’on réalise toujours la valeur de ces choses. On les voit parfois comme de simples objets. La valeur intrinsèque de la guitare de Bob, avec ses modifications, ne doit pas être bien élevée, car c’est un un peu une bizarrerie. Mais c’est la Les Paul Special de Bob Marley, et ça change tout. »

Le Custom Shop se mit ensuite au travail pour réaliser, en édition limitée,  200 répliques de la Les Paul Special Bob Marley, avec une finition Cherry Aged réalisée par Tom Murphy. La guitare reproduit fidèlement toutes les modifications et traces d’usures de la Special de Bob Marley. Chaque modèle fut vendu avec un présentoir mural sur lequel figure le logo de Gibson, la signature de Bob et une représentation du Lion de Juda, indiquant clairement que cette guitare est destinée aux vrais fans de Marley plutôt qu’aux guitaristes en herbe jouant du reggae.


Les Les Paul Special sur Reverb

Malgré une rumeur assez répandue qui raconte que la guitare de Bob repose avec lui, la seule Les Paul Special qu’il posséda est bel et bien au musée Bob Marley en Jamaïque. La guitare n’a quitté le musée qu’à une occasion, en 2011, pour le 30e anniversaire de la mort du musicien. Le Grammy Museum, à Los Angeles, a pu exposer l’instrument lors de son exposition « Bob Marley, Messenger », avec la présence de Ziggy Marley, fils de l’artiste, pour soutenir l’évènement. « Il reste dans cette guitare une trace de son énergie qui sera toujours là », raconte Ziggy au Los Angeles Daily News alors qu’il regarde la Les Paul exposée. « J’aimerais tellement entendre les histoires de cette guitare. »


À propos de l'auteur : Tony Bacon écrit sur les instruments de musique, les musiciens et la musique. Parmi ses livres figurent The Les Paul Guitar Book, Legendary Guitars: An Illustrated Guide et Fuzz & Feedback. Tony vit à Bristol, en Angleterre. Plus d'informations sur tonybacon.co.uk.

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