À l’intérieur d’une salle de conférences du Beverly Hilton et à l’abri des regards, Ringo Starr se prépare pour une vente aux enchères inédite, dont les bénéfices seront reversés à sa fondation Lotus. À ses côtés, Gary Astridge, archiviste et conservateur du matériel des Beatles, se tient prêt à répondre à toutes les questions les plus obscures concernant les batteries de Ringo mises aux enchères.

Gary Astridge & Ringo Starr
Une séance photo s'ensuit, où l’on retrouve un Ringo souriant, mais en retrait, posant pour la dernière fois devant sa toute première batterie Ludwig, mais sans sa caisse claire préférée.
Quelqu'un suggère alors de prendre une photo d’Astridge et de Ringo ensemble. Ringo est d'accord et ils se mettent à poser tous les deux devant la batterie en faisant des signes « peace » au photographe. Astridge est aux anges, accompagné de son batteur et de sa batterie préférés.
D'une certaine manière, on pourrait dire qu’Astridge connaît mieux les batteries de Ringo que Ringo lui-même. En effet, Astridge étant un grand fan des Beatles, il a passé toute une partie de sa vie à faire des recherches et à investir dans des batteries et du matériel ayant appartenus aux Beatles.
Quand son obsession est finalement devenue une expertise reconnue par Ringo Starr lui-même, Astridge a enfin pu résoudre un mystère qui le rongeait depuis l’enfance : quelle est la véritable histoire de la caisse claire préférée de Ringo ?
La batterie de Ringo
Astridge donne des conférences tel un véritable professeur d'histoire. « Avant de se convertir à Ludwig, Ringo jouait sur une batterie Premier qui avait un tom de 8” sur 12”, un une grosse caisse de 14” sur 20”, une caisse claire de 4” sur 14” cm et un tom basse de 16” sur 16”», note-t-il.
« Au printemps 1963, Ivor Arbiter de chez Drum City (le premier distributeur Ludwig au Royaume-Uni) a vendu à Ringo sa première batterie Ludwig Downbeat qui avait les mêmes dimensions que la Premier (à l'exception du tom basse de 14” sur 14”). Comme beaucoup le savent, Ringo a acheté la batterie Downbeat, mais voulait une autre caisse claire. »
Ringo avait besoin d'un son puissant pour les concerts des Beatles à venir. Et, bien sûr, dans les années 1960, les amplis géants n’existaient pas. Ringo a donc opté pour un modèle qui avait de la profondeur et qui était puissant. Selon Astridge, la caisse claire Jazz Festival de Ludwig était un choix logique. Avec une profondeur de 5”(selon le catalogue), Ringo pouvait obtenir la puissance sonore dont il avait besoin.
« Et », ajoute Astridge, « la façon dont il accordait les peaux pouvait créer un son unique. Donc, pendant un moment, j’ai pensé que Ringo avait acheté sa batterie Downbeat chez Drum City et qu’il avait commandé à part une caisse claire Jazz Festival.»

La caisse claire Jazz Festival de 1963 de Ringo
Mais Astridge voulait le prouver par lui-même. Pendant des années, il a donc investi dans une collection de Jazz Festival des années 60.
Malheureusement, aucun de ces modèles ne correspondait à celui de Ringo. Jusqu'au jour où, en 1998, Astridge tombe sur un modèle de 1963 sur eBay dont l’accastillage semblait parfaitement similaire. Pour en avoir le coeur net, il l'achète.
Nouvelle caisse claire, nouveau mystère
Astridge se souvient : « Je l'ai acheté en parfait état à un homme qui était conservateur dans un musée d'art de Milwaukee. Il s'était procuré le fût et le support lors du démantèlement d'une section du musée en vue d'un projet d'agrandissement.
« Je l'ai acheté pour 2200 $. La caisse claire est arrivée dans un sac en plastique transparent en parfait état. Le commentaire du vendeur disait : « Aucune documentation ou explication sur la façon dont ces éléments se sont retrouvés dans le musée n’ont été trouvées. »»
Dans sa maison de New-York, Astridge place la Jazz Festival de 1963 à côté d'un modèle de 5” sur 14”. Il serre et desserre les peaux de frappe et de résonance pour essayer de trouver la bonne distance entre le cerclage et les tirants. Il a même étudié le nombre de pas sur les tirants.
Cette caisse claire Jazz Festival de 1963 semble bien être la même que celle de Ringo.
Mais Astridge a remarqué quelque chose de surprenant. La caisse claire, contrairement à ce qu’indiquait le catalogue, ne mesurait pas 5 pouces de profondeur… Elle ressemblait à celle de Ringo et était configurée comme celle de Ringo, mais mesurait 5,5 pouces de profondeur. Astridge s'est alors demandé si Ringo s'était lui aussi retrouvé avec la même « erreur » ?

Caisse Claire Jazz Festival de 1964
En réalité, il existait de grandes différences entre les Jazz Festival de 1963 et les modèles ultérieurs. D’ailleurs, après le légendaire Ed Sullivan Show des Beatles en février 1964, il était presque impossible d'obtenir un kit qui corresponde à celui de Ringo, et ce, pour plusieurs raisons.
Astridge explique : « En 1964, des changements avaient déjà été apportés au modèle de caisse claire Jazz Festival que Ringo avait acheté l'année précédente. Ludwig avait ajouté des numéros de série aux badges Keystone, repositionné et changé les sourdines et commencé à utiliser du chrome sur les cerclages en acier. »
Bref, quelque chose n’allait pas à propos de ces caisses claires Jazz Festival.
Une des quatre
La théorie d'Astridge sur la caisse claire de Ringo change subitement en 2013, alors qu’il se trouve au 2ème étage du GRAMMY Museum. Il écrit : « [L’] étage était entièrement fermé au public pendant la préparation de la future exposition « Ringo: Peace & Love. » Jeff Chonis, le technicien batterie d'Astridge et Ringo, a été désigné pour s’occuper et manipuler les kits de batterie livrés pour l'exposition.
Astridge se souvient alors du moment où lui et Chonis ont ouvert le coffre au trésor.
Il se souvient : « Jeff et moi étions en train d'ouvrir les caisses qui arrivaient du Royaume-Uni. Il y avait la batterie Sullivan de Ringo et sa batterie en érable, qui a été utilisée sur les albums Let It Be et Abbey Road. Et au milieu de tout cela, la Jazz Festival de 1963 de Ringo. C'est Chonis qui a déballé la caisse claire. »
Le moment où Astridge a posé les yeux et les mains sur le kit complet Ludwig est inoubliable. C’est comme si Astridge et Chonis étaient entrés dans l'histoire des Beatles, comme s'ils en faisaient partie eux-aussi.

Gary Astridge et Jeff Chonis tenant les caisses claires Jazz Festival de Gary et Ringo
C'était la caisse claire que Ringo utilisait avec ses cinq kits Ludwig. Celle qu'il utilisait en studio d'enregistrement, en concert dans le monde entier et dans tous les films des Beatles.
Après avoir réalisé tout cela, Astridge demanda à Chonis de mesurer la profondeur de la caisse claire. Le verdict tomba : 5,5 pouces
La véritable histoire de la caisse claire de Ringo commence en avril 1963, lorsque l'usine Ludwig de Chicago reçoit une commande pour une caisse claire OBP Jazz Festival.
La commande était destinée à un futur célèbre batteur originaire d’Angleterre. Un ouvrier de chez Ludwig est entré dans la réserve et, innocemment ou pas, en est ressorti avec un fût OBP de 14” par 36”, autrefois utilisée pour le modèle Barrett Deems. Ludwig l'a qualifié de Jazz Festival et l'a livré en Angleterre par avion cargo.

Deux caisses claires Ludwig OBP Jazz Festival de 1963
N'importe quel chasseur d'antiquités serait probablement mort les mains vides en essayant de trouver une autre caisse claire similaire à celle de Ringo. Sans compter que la Conn-Selmer Company avait jeté tous les dossiers de commande de la Ludwig Drum Company lorsqu'elle a racheté la société en 1981.
Bien qu'aucun document ne puisse donc confirmer le nombre exact de caisses claires OBP Ringo-specific/Barrett Deems produites, M. Astridge a déclaré qu’il n’en existait que quatre au monde. La première appartient à un collectionneur de l'Illinois, la deuxième à un collectionneur japonais. Et, comble du hasard, les deux dernières sont tombées entre les mains d'Astridge.
Mais, aucune des quatre ne ressemble totalement à celle de Ringo. La sienne possède un son unique.
Oh et j’oubliais la brûlure de cigarette.

La brûlure de cigarette sur la caisse claire de Ringo.
Au musée GRAMMY, alors qu’Astridge observe la caisse claire dans les moindres recoins, il remarque une marque de brûlure sur un côté. Elle avait traversé le revêtement jusqu'au bois.
Astridge sait par expérience à quel point les revêtements Ludwig étaient inflammables dans les années 60. Sachant que Ringo plaçait toujours sa caisse claire de la même façon sur son support, il a vite conclu que Ringo devait être assis derrière son kit lorsque sa cigarette a failli mettre le feu à sa caisse claire préférée.
L'histoire d'un Beatlemaniac
Quand on lui demande pourquoi il est si important de connaître chaque instrument et chaque matériel de musique utilisés par les Beatles, Astridge répond clairement : « Je pense qu’on va encore entendre parler des Beatles pendant des siècles. La raison pour laquelle j'ai collectionné toutes ces batteries et ce matériel de musique est d’essayer de leur redonner vie. »
« Et puis, il y a les fans. »

Il y a des fans pour qui les Beatles sont comme des remparts qui les protègent du monde extérieur. Pour certains, le simple fait de savoir que Ringo ait joué sur telle ou telle batterie, est comme connaître la réponse à des questions plus profondes qu’ils ont trop peur de se poser. Comme le résume Astridge : « C'est comme si on prenait beaucoup de choses différentes et qu'on les réunissait toutes ensemble pour qu'elles aient un sens. »
Et quand Astridge a essayé de donner un sens à tous ces différentes choses, il a fini par découvrir sa propre valeur.
La confrontation avec quelque chose d'aussi puissant et incroyable que les Beatles attise la curiosité et le besoin de comprendre ce qui se cache derrière un tel phénomène. C'est en partie pour cette raison que 73 millions de personnes ont regardé jouer les Beatles au Ed Sullivan Show le 9 février 1964.
Certains d'entre eux ont cédé à la Beatlemania. Pour d'autres, ce n'était tout simplement pas assez. Dans le cas d'Astridge, qui a réussi à assembler les pièces du puzzle de la batterie comme un expert en médecine légale, ses connaissances ont servi les musées, les fans et même Starr.
L'expertise d'Astridge a aidé à vendre pour près de 2,6 millions de dollars lors de cette vente aux enchères au Beverly Hilton. Les profits ont été versés à diverses causes défendues par la Fondation Lotus de Ringo et Barbara : éducation et soins pour les personnes atteintes de toxicomanie, aide aux victimes de violence familiale, ainsi que pour la recherche sur la paralysie cérébrale et le cancer.
Gary Astridge s'assoit et lève les yeux avec désinvolture alors que Ringo commence à s'adresser à lui avec un fort accent de Liverpool.
« J'ai lu ce que vous avez écrit à propos de mes kits de batterie, » dit Ringo d’un air plutôt sérieux à travers ses lunettes teintées. « Et je veux vous remercier. Merci beaucoup parce que j'ai appris des choses que j'ignorais et surtout parce que vous m’avez rappelé des choses que j'avais oubliées. »