Il y a quelques années, une Gibson modèle Explorer des années 1950 a été vendue pour plus de 611 000 $ lors d'une vente aux enchères. Ces guitares sont sans aucun doute rares, avec seulement 19 ou 20 Explorer existante appartenant toujours à des collectionneurs bien établis.
En écrivant le dernier chapitre de mon livre « The Strat in the Attic » (la Stratocaster dans le grenier), j'ai recherché un autre modèle Gibson incroyablement rare. Celui-ci souvent désigné comme « la Grande Baleine Blanche »,« le Yéti », ou « le Saint Graal » des guitares vintages, c'est l'insaisissable Gibson Moderne.
Une vision éphémère
Brevet de 1958 pour la Moderne
En 1957, Ted Mc Carty (le patron de Gibson Guitars a cette époque) déposa des brevets pour 3 formes de guitares : la Flying V, l'Explorer, et un troisième projet sans titre officiel. Plus tard, ce troisième design sera connu sous le nom de la Moderne.
La Flying V et l'Explorer sont entrées en production limitée en 1958 et 1959, puis rééditées abondamment les années suivantes. La Moderne, cependant, n'a pas été aussi chanceuse, car elle n'a jamais été mise en production.
Bien que ce modèle n'ait jamais été fabriqué en série, Ted McCarty et plusieurs employés de chez Gibson, se souviennent qu'il y aurait quelque part jusqu'à 6 prototypes de la Gibson Moderne, qui aurait été fabriqués dans l'usine. Mais en dépit de leurs témoignages, le fait est, qu'aucune Gibson Moderne n'a réapparue en presque 60 ans.
Des histoires légendaires sans réelles preuves
La mystérieuse Moderne colporte avec elle une grande quantité de contes légendaires.Une poignées de musiciens et de collectionneurs prétendent avoir été en contact avec la guitare a un moment ou à un autre, bien qu'aucun d'entre eux ne puissent apporter la moindre preuve physique, et confirmer ainsi l'existence irréfutable de la Gibson Moderne.
Un employé Gibson du nom de Ren Wall (maintenant employé chez Heritage Guitars à Kalamazoo) se souvient avoir emprunté au début des années 60, une Modern, stockée dans le coffre Gibson, afin de l'utiliser comme accessoire dans le cadre d'une émission en live, intitulée « Bye Bye Birdie » réalisée par une compagnie de production locale de Kalamazoo. Bien qu'il n'ait aucune preuve photographique à présenter, il reste ferme dans son affirmation que la guitare empruntée était bien une Moderne. Une fois l'émission terminée, il remit la guitare dans le coffre, et ne l'a plus jamais revue.
Un nommé Bill Cherry a également relaté une histoire très convaincante en affirmant avoir joué sur un prototype de la Gibson Moderne dans un magasin de North Miami au début des années 60. Ben Davis, le propriétaire de North Miami Music, proposa à Cherry plusieurs guitares assez bizarres, qui provenaient selon lui, d'une vente-liquidation en entrepôt d'un revendeur Gibson.
Cherry se souvenait que la Flying V et l'Explorer avaient toutes les deux des étuis sur-mesure à leur forme, des étiquettes, et des manuels d'instructions à l'intérieur. Il se souvenait également d'une troisième guitare à la forme très étrange. Contrairement aux autres, elle était dans un étui générique, pas du tout adapté à sa forme, sans étiquettes, et sans manuels. Quand il essaya cette guitare, il la trouva extrêmement déséquilibrée au niveau du manche, équipée d’un guide-corde bizarres, et une tête étrange en forme de bulbe.
Davis proposa la guitare pour 250 $ à Cherry qui refusa. Des années plus tard, quand le mystère de la Moderne se répandit dans le milieu des collectionneurs, Cherry comprit que c'était bel et bien la troisième guitare sur laquelle il avait jouée à North Miami Music, en ce jour de 1963.
Ponty « Guitar » Gonzalez, un bluesman de San-Antonio raconte lui aussi son histoire au sujet de sa rencontre avec la Moderne. En 1957, un représentant-vendeur chez Gibson voyageait de villes en villes par le train, en transportant avec lui quelques douzaines de guitares. Tout au long de sa route, il s'arrêtait dans différents magasins de musique et essayait ainsi d'alléger sa charge.
Gonzalez avait dit précédemment au propriétaire du magasin de musique situé dans le centre-ville de San-Antonio (toujours actuellement en activité sous le nom d'Alamo Music Center) qu'il cherchait une guitare avec une forme radicalement différente. Bien que Gonzales soit un fan de Gibson, il commençait à trouver que leur design se démodait, après avoir vu une Fender Stratocaster.
Le vendeur itinérant présenta au propriétaire du magasin, trois guitares si peu ordinaires et de formes si bizarres, que celui-ci invita Gonzalez à venir y jeter un coup d'œil. Gonzalez essaya en premier lieu une Flying V, qu'il laissa de côté, pour sélectionner la deuxième une Futura (Explorer). Des années plus tard, il se rappelait encore qu'il avait trouvé la troisième guitare particulièrement laide, et qu'elle ressemblait à un balai.
Bien que le sujet de la beauté soit discutable, la Moderne ressemblait sûrement en fait a un balai. Le représentant indiqua a Gonzales, qu'il continuait sa route vers l'Ouest,ce qui pousse à croire que la guitare a fini sa course à El Paso ou à Juarez.
Une « probable » Moderne équipée d'un manche de Melody Maker
À la fin des années 1960, une guitare au look branché, ressemblant partiellement à une Moderne fit apparition dans une boutique de Ann Harbor dans le Michigan. Dan Erlewine, le luthier propriétaire du magasin acheta cette guitare faite d'un corps de Moderne à la finition grossière, peinte en noir, équipée d'un manche de Melody Maker. C'était au tout début de la du retour des guitares vintage. Erlewine affirme qu'il avait cru à l'époque qu'il s'agissait d'un modèle Explorer.
Le vendeur dit à Erwine que son père avait fait monter le manche de la Melody Maker à l'usine de Kalamazoo puis lui avait donné la guitare. Après avoir fait quelques travaux sur cette étrange guitare afin de la rendre vendable, Erwine la céda au magasin Ann Harbor Music situé dans le centre-ville.
Doug Green, maintenant connu comme « Ranger Doug » du groupe Riders in the Sky, un diplômé de l'Université du Michigan, qui a déménagé par la suite à Nashville, et est devenu un des premiers employés de George Gruhn.
Alors qu'il était de retour chez lui au Michigan, Green aperçut une guitare dans la vitrine de la boutique Ann Arbor Music qui lui sembla ressembler aux guitares de collection Flying V ou Explorer. Green acheta la guitare et l'a rapporta à George Gruhn, qui le réprimanda immédiatement pour avoir acheté un faux aussi évident. La guitare fut vendue à un homme d'affaires japonais et reste aujourd'hui exposée(mais pas en vente) dans l'un des magasins du célèbre quartier des guitares Ochinomizu à Tokyo.
Bien que plusieurs experts comme George Gruhn aient contesté l'origine de la guitare, beaucoup pensent que le corps était bien celui d'une Moderne - aussi proche que possible de cette Moderne « originale », jamais réalisée. Comme le souligne justement Dan Erlewine, c'était prématuré dans ce marché des collectionneurs de guitares vintage, puisque personne ne savait encore ce qu'était une Gibson Moderne : alors pourquoi en fabriquer une fausse ?
Ces histoires sont suffisamment excitantes pour envisager qu'il y ait probablement eu au moins un et peut-être même plusieurs prototypes de la Moderne réalisés durant les années 50. Billy Gibbons de ZZ Top lui aussi a abondé dans le mythe, en affirmant qu'il en possédait une, tout en refusant de la montrer à quiconque pour l'authentification. Malgré que ces histoires légendaires continuent régulièrement à faire surface, aucune Gibson Moderne officielle, ni aucune preuve photographique ne les a jamais accompagnées.
Quelques modestes pronostics
Il y a d'innombrables histoires de guitare inachevées - la Moderne n'est pas seule dans ce cas.
La semaine dernière, j'ai entendu des histoires jusqu'alors inédites à propos d'une guitare électrique de la marque Bigsby datant de 1958 qui est apparue sur la côte Est. J'en ai entendu une autre sur un vieil homme de Wichita qui entra dans Guitar Center avec une Stratocaster de 1955 en parfait état et qu'il avait achetée neuve. Mardi dernier, j'ai vu un gars se présenter à un concert avec un ampli Standel à tubes très rare, des années 1950 que je n'avais jamais vu auparavant.
Gibson Moderne des années 80
Les histoires continuent encore et encore, sur la Moderne trouvée chez le prêteur sur gages du coin, le grand-père décédé ou bien trouvée dans un vide-grenier. Ce sont des histoires très loin d'être réelles, mais, je crois qu'un jour, la Moderne réapparaîtra.
S'il arrivait qu'une d'entre elles réapparaisse, combien pourrait se vendre une authentique Gibson Modern des années 50 ? Difficile à dire, mais avec deux collectionneurs fortunés et passionnés s'affrontant pour l'acheter, l'enchère se jouerait certainement sur plusieurs millions de dollars, voir des dizaines de millions.
Tout commentaire au sujet de la Moderne, sur sa valeur, et sur son existence même, est purement théorique. Le mythe de la « Grande Baleine Blanche » des guitares continue, et peut-être qu'un jour de notre vivant, la vérité éclatera.
Gibson a finalement réédité la Moderne au début des années 1980, puis l'a rééditée de nouveau en 2013. Elle a également été fabriquée par la marque Epiphone, une Moderne... en version économique. Comme le mystère de « Qui est venu en premier,l'œuf ou la poule? » ,et comme beaucoup de collectionneurs et de fans l'ont fait remarquer, pourquoi prétendre que les nouvelles guitares Moderne sont des rééditions.... puisqu'aucun modèle original n'existe ?
À propos de l'auteur :
Deke Dickerson est l'auteur de « The Strat in the Attic », et de « The Strat in the Attic 2 ». Il est aussi un incroyable guitariste, producteur, champion du rockabilly, et collectionneur de matériel de musique.