En 1952 Fender sort le Twin et le Bassman, le rock and roll est alors en pleine expansion et ce genre d’amplis puissants deviennent rapidement populaires auprès de musiciens qui cherchent à jouer de plus en plus fort et les fabricants d’amplis suivent le mouvement pour pouvoir proposer leurs modèles à leur propre clientèle.
Jim Marshall se rend compte que les Bassman se vendent comme des petits pains en Angleterre, mais que l’offre n’arrive pas à suivre en raison de problèmes d’importation. Il décide donc de copier et de modifier ce modèle de chez Fender. Il lance sa propre marque Marshall Amplification et sort son premier modèle le JTM 45 en 1962.
Ce fut le point de départ d’une incroyable course aux amplis de plus en plus puissants tout au long des années 60. Fender, riche de son expérience et de sa force de frappe ne tarde pas à dominer le jeu encore une fois.
Grâce au talentueux ingénieur Ed Jahns, Fender produit l’amplificateur à lampes le plus puissant jamais fabriqué en série, le Fender 400 PS. Construit à partir de 1969, le 400 PS faisait figure d’un véritable monstre avec sa puissance de sortie de 435 watts RMS.
Voici l’histoire de la naissance d’un véritable monstre.
De plus en plus fort
Avec l’avènement du rock and roll, les guitaristes ont eu besoin d’amplis de plus en plus puissants et de plus en plus vite. L’histoire de la musique populaire du XXe siècle est intimement liée au niveau sonore croissant des guitares électriques.
Fender était déjà un pionnier sur ce marché, dès 1958 sort une version de Twin ayant une puissance de sorte de 80 watts. Cet amplificateur ne trouvera pas vraiment de concurrence jusqu’à la sortie en 1965, de la première tête d’ampli Marshall crachant 100 watts au travers de son baffle équipé de huit haut-parleurs de 12 pouces. Pete Townshend adoptera ce modèle en particulier après que le van de son groupe The Who, rempli d’amplis Vox, soit volé.
En 1967, le Marshall 200 (rapidement appelé Marshall Major) fut mis sur le marché. Les premiers modèles n’étaient pas fiables, une haute tension trop élevée avait régulièrement raison du transformateur de sortie.
Marshall réussira à résoudre ce problème en utilisant un matériau révolutionnaire, issu de la conquête spatiale, en tant qu’isolant entre les bobinages du transformateur de sortie : le téflon. Grâce à cette amélioration, le Marshall Major devient un ampli fiable et restera le plus puissant sur le marché jusqu’en 1969.
NAMM 1969 : Fender perd l’avantage
Lors du salon NAMM à Chicago en 1969, Ampeg dévoile son nouveau modèle : le 6146B Super Vacuum Tube (SVT). Cet amplificateur est capable de cracher ses 300 watts au travers d’une paire de baffles équipés de huit haut-parleurs de 10 pouces. Fender de son côté dévoile un ampli de 100 watts, le Super Bassman (appelé Bassman 100 quelques années plus tard).
Fender perd la bataille des watts, mais pas la guerre, le nouvel Ampeg SVT est loin d’être parfait. Pour atteindre une telle puissance de sortie, les compromis sont nombreux et les tubes de puissance lâchent souvent.
De tels problèmes obligent Rich Mandella d’Ampeg à voyager avec les Rolling Stones pendant toute leur tournée en 1969. Son rôle était de surveiller les dix prototypes de SVT pendant les concerts et d’échanger ceux qui surchauffaient ou qui faisaient sauter des lampes.
Peu de temps après le NAMM de 1969, chez Fender, Ed Jahns travail sur un nouvel ampli. Pour atteindre des puissances élevées, Jahns est confronté aux mêmes problèmes avec les tubes de sortie que sur les Ampeg, mais Fender décide d’attendre et de ne pas sortir des amplis qui ne seraient pas fiables. Ed Jahns continue donc à améliorer le prototype qui deviendra le 400 PS.
La solution passe par l’utilisation de lampes Tung-Sol 6550 sélectionnées dans l’étage de sortie. Afin de pouvoir rendre les amplis encore plus fiables et de pousser la puissance à 475 watts RMS, Ed Jahns et une équipe d’ingénieurs de chez Fender demandent à General Electric de créer un nouveau modèle de tube : le 6550A.
En utilisant un nouveau procédé de fabrication de l’anode des 6550A, General Electric arrive à augmenter la dissipation du tube de 35 à 42 watts se rapprochant du tube britannique KT88. Cela signifie que chaque lampe est capable de délivrer plus de puissance avant de lâcher et permet au circuit de l’amplificateur de fonctionner de manière beaucoup plus stable.
En 1970, il faut compter 750 $ (675 €) pour s’offrir la tête et 500 $ (450 €) de plus par baffle équipé de trois haut-parleurs. Un total de 2 250 $ (plus de 2 000 €) pour l’ensemble. Rapporté à la valeur actuelle du dollar, il faudrait compter 14 500 $ (plus de 13 000 €).
Le monstre est né
Lors de sa sortie sur le marché en décembre 1970, Fender indique dans une note que le 400 PS ne peut pas fonctionner sur un seul baffle supportant 435 watts, celui-ci serait tout simplement intransportable. C’est pour cette raison que la sortie de l’amplificateur est divisée sur trois jacks séparés.
Il fallait donc s’équiper de trois baffles pour profiter de toute la puissance du Fender 400 PS.
Pour l’utilisation avec une basse, le 400 PS devait être connecté à trois baffles différents équipés de haut-parleurs de 18 pouces Cerwin Vega. Chaque baffle devait en théorie recevoir 145 watts des 435 watts sortant de l’ampli. La puissance de sortie était en fait plutôt proche de 480 watts RMS.
Débrancher l’une des trois prises haut-parleur de l’ampli plaçait automatiquement une paire de lampes en standby pour adapter la puissance de sortie.
Obtenir toute cette puissance était possible grâce à l’utilisation d’une 6L6GC pour driver les 6550A, en terme de fonctionnement l’ampli est en classe AB2, plus proche d’un récepteur de radio amateur que d’un ampli de guitare.
Et au niveau son ?
Le 400 PS est très proche en terme de sonorité des best sellers de chez Fender. Sur le canal normal on est très proche d’un Twin Reverb Blackface, une reverb à ressort et un tremolo typique. Le canal bass est quand à lui très proche d’un Bassman en version Blackface.
Les deux canaux ont en commun un son très clair et très rond dû au côté très hi-fi de l’étage de puissance qui est capable de cracher toute sa puissance même à 40Hz. Le préampli du Ampeg SVT est lui beaucoup moins à l’aise, sa réponse en fréquence commence à chuter en dessous des 90Hz. Se brancher dans un 400 PS, c’est une belle façon de redécouvrir ce qu' « avoir des basses veut dire ».
Ces amplis demandent un bon entretien de leur circuit pour donner le meilleur d’eux-mêmes. Imaginez un Twin Reverb Blackface pour basse, la perfection pour jouer du punk, du reggae ou obtenir des sons en slap hallucinants.
Le panneau de contrôle du Fender 400 PS
Un de ces amplis était utilisé par le bassiste du groupe Allman Brothers Band, Berry Oakley, on peut l’entendre jouer sur un 400 PS sur l’enregistrement live « Mountain Jam » sur l’album légendaire Eat A Peach.
Cette capacité à sortir un son clair incroyable est encore plus flagrante avec une guitare branchée dans le canal normal. Le canal basse permet de passer d’un son très jazz à quelque chose de très porté dans les médiums, à la Keith Richards.
Un mot sur le volume : il est monstrueux. Il est possible de jouer à des volumes très bas tout en gardant une excellente qualité tout comme il est tout à fait envisageable de provoquer un véritable tremblement de terre en poussant un peu le volume. À pleine puissance et avec les bons haut-parleurs, le Fender 400 PS est capable d’atteindre plus de 148 décibels SPL à un mètre de distance. Pour vous donner une idée : c’est plus bruyant que le pont d’envol d’un porte-avion lors d’un décollage.
La plupart des guitaristes n’auront jamais besoin d'une telle puissance, on peut dire la même chose des voitures de sport de 800 chevaux. C’est inutile, mais tout aussi indispensable.
Pourquoi n’ont-ils pas rencontré le succès ?
Beaucoup de raisons peuvent être attribuées au fait que le 400 PS n’a pas connu le succès du Ampeg SVT. Une des raisons par exemple : il était vendu en tant qu’ampli basse, même s’il était équipé d’une reverb et d’un tremolo. Il semble que ce soit lié au fait que Fender n’avait pas fabriqué de baffle destiné à la guitare pour le 400 PS.
Le Fender 400 PS sur son support
Le 400 PS était également plutôt moche comparé à ses concurrents comme le SVT qui rendait mieux sur scène avec sa tête posée sur les baffles. Le 400 PS quant à lui était livré avec son support à roulettes chromé. Il permettait d’éviter à la tête d’avoir à subir des problèmes de vibrations et de ventilation, mais il était terriblement inesthétique et ressemblait plus à un chariot à bagages qu’à autre chose.
On peut également souligner le fait que le Fender 400 PS est sorti un an et demi après que les Stones se soient entièrement équipés d’ampli SVT pour leur tournée, un point non négligeable en faveur d’Ampeg dans la course à la reconaissance. Si Ed Jahns n’avait pas attendu aussi longtemps le développement des nouveaux tubes 6550A, le 400 PS aurait peut-être connu la gloire du SVT.
En utiliser un aujourd'hui
Construire un 400 PS de A à Z pourrait actuellement coûter plusieurs milliers d’euros. Fort heureusement, ces amplis incroyables sont des modèles assez peu recherchés et peuvent se trouver à des prix défiants toute concurrence. Ces amplis étaient bâtis comme des tanks, correctement révisés et entretenus, ils peuvent très bien fonctionner parfaitement pendant encore des dizaines d’années, tout comme les autres Fender de cette époque.
À l'origine, le 400 PS était équipé de tubes General Electric 6550A, mais des KT88 de fabrication actuelle bien triées fonctionneront parfaitement.
Beaucoup de personnes pensent que c’est un ampli peu fiable. En réalité, une fois bien révisé et réglé par un technicien qui saura appliquer la procédure Fender en 30 étapes, c’est une véritable bête de guerre.
Ces informations peuvent sembler un peu effrayantes, mais n’oubliez pas que c’est le lot commun de tout amplificateur de très forte puissance à lampes.
En bonus, Richard Koerner de Time Electronics a rendu disponible le schéma et toute la documentation relative au Fender 400 PS disponible très largement en ligne.
Se trimballer trois énormes baffles, c’est beaucoup moins amusant. Mais pas de panique, il est toujours possible d’utiliser des baffles équipés en 3x10” ou en 6x12” du moment qu’il est possible d’avoir trois prises haut parleur chacune d’une impédance de 4 ohms. Trois baffles en 2x10” feront également très bien l’affaire. Notez à nouveau que cet ampli n’a pas besoin d’être branché à trois baffles en même temps pour fonctionner.
Il existe également une version un peu plus légère, le 300 PS qui n’est rien d’autre qu’un 400 PS sortant 300 watts. Il est plus transportable qu’un SVT en terme de poids.
La qualité de fabrication de ces amplificateurs et la puissance de leur son clair est assez incroyable que ce soit pour une utilisation pour la basse ou pour la guitare.
Au royaume des usines à watts comme Hiwatt, Sunn ou Mesa Boogie, le 400 PS est un choix assez confidentiel mais excellent.
À PROPOS DE L’AUTEUR : Bryan Parnell
Bryan Parnell est le propriétaire du magasin Retro Sound Works situé à Philadelphie aux États-Unis. Il répare tout ce qui peut exister, des guitares aux synthétiseurs. Sa vraie passion reste la réparation des amplis Fender.