Sound City : la boutique londonienne où la Fuzz Face est née

Brian Jones avait un charme enfantin qui le rendait irrésistible, et il en jouait. Comme par exemple lorsque Brian a convaincu son ami Richard Hattrell de lui acheter sa première véritable guitare électrique en 1962.

Un jour d'octobre, Brian – le fondateur d'un nouveau groupe appelé The Rollin' Stones – se baladait sur Rupert Street, en plein cœur de Londres, non loin du quartier de Soho. C'est ce jour-là qu'il pousse pour la première fois la porte du magasin Sound City et repart avec une Harmony Stratotone Mars H46payée avec l'argent de Richard, une guitare qu'il utilisera constamment avec son groupe jusqu'à l'année suivante.

Le magasin Sound City appartenait à Ivor Arbiter, dont l'intérêt pour la musique avait été suscité par son père, Joe, saxophoniste du big-band britannique dirigé par Harry Roy dans les années 30 et 40. Le jeune Ivor avait commencé sa carrière dans les instruments de musique en travaillant dans des ateliers de réparation de saxophones à Soho et dans les environs. En 1957, il ouvrait son propre magasin spécialisé dans les bois et les cuivres, « Paramount », sur Shaftesbury Avenue, la rue qui marquait la limite sud de Soho.

Ivor était un jeune homme ambitieux, et il avait très vite compris les enjeux économiques liés à l'essor de la musique pop dans les années 60. En 1961, il ouvre Drum City au 114 Shaftesbury Avenue et l'année suivante Sound City, boutique spécialisée dans les guitares et les amplis, au 24 Rupert Street.

Sound City, sur Rupert Street. Photo d'Andy Babiuk.

La vente la plus importante de Drum City au cours des premières années fut celle d'un kit Ludwig - l'entreprenant Ivor venait de s'assurer les services d'une agence britannique pour ces batteries américaines - que Ringo Starr a choisi, apparemment pour la finition oyster black pearl proposée par Ludwig. Ivor a esquissé le logo des Beatles sur la peau de la grosse caisse. Ce logo des Beatles avec son « T » débordant, créé sans autre but que de conclure l'affaire, est devenu l'un des logos musicaux les plus reconnaissables de tous les temps.

Un autre Beatle attiré par les nouveaux instruments américains proposés par l'autre magasin d'Ivor, Sound City, est George Harrison, qui se rend dans le magasin de Rupert Street à l'été 63, et rencontre le gérant Bob Adams. Grâce à ses conseils, il achète la dernière Gretsch Chet Atkins Country Gentleman. Quelques semaines plus tard, il l'utilise pour enregistrer « She Loves You ».

La petite boutique de Sound City devient si populaire qu'en mars 1964, Ivor déménage dans de nouveaux locaux situés à quelques centaines de mètres de Drum City. La nouvelle boutique Sound City, située au 124 Shaftesbury Avenue, se trouvait à l'angle de Gerrard Place, dans un bâtiment datant des années 1880 - et dont certaines parties de l'édifice paraissaient encore nettement victoriennes.

Sound City, sur Shaftesbury Avenue, Photo par Pete Cornish.

Une rumeur avait circulé parmi le personnel, selon laquelle le célèbre illusionniste Harry Houdini, lors d'une de ses nombreuses tournées en Grande-Bretagne, avait entreposé quelques accessoires dans la cave du numéro 124. Ils seraient encore là-bas, rouillés à cause de l'humidité, mais toujours visibles de ceux qui seraient assez courageux pour se risquer dans ce monde souterrain humide, sombre et infesté de rats.

En ce qui concerne le showroom situé au rez-de-chaussée, nous avons plus de précisions. Peu de temps après le déménagement, le nouveau magasin a servi de lieu de tournage pour un film Pathé mettant en scène Sandra Barry & The Boys. Le groupe s'était d'ailleurs servis dans le stock de Gretsch de la boutique, Bam King ayant choisi une jolie White Falcon à double pan coupé.

La volonté d'Ivor d'exploiter tous les aspects du commerce des instruments de musique en Grande-Bretagne l'a conduit non seulement à gérer des magasins de détail et à distribuer des marques étrangères, mais aussi à fabriquer ses propres équipements, destinés à être vendus dans ses magasins et ailleurs. Un exemple célèbre est celui de la Fuzz Face.

La Fuzz Face de Jimi Hendrix, 1967. Vendue aux enchères en 2017.

Cette simple, mais efficace « fuzzbox » reprend l'idée d'Ivor d'adapter une base de pied de micro comme un boîtier capable de supporter les tournées. Introduite en 1966, la Fuzz Face a connu une gloire instantanée lorsque Jimi Hendrix en a récupéré une sur Shaftesbury Avenue et a mis ses capacités de distorsion au profit de sa guitare électrique.

Gordon Hawtin, alias Sconehead, était un jeune vendeur de 16 ans qui avait travaillé chez Sound City durant quelques mois de l'année 1967 (et à nouveau un peu plus tard). « En février de cette année-là, Jimi Hendrix est arrivé avec Noel Redding et l'assistant personnel de Jimi, Tony Garland », explique Gordon.

« Jimi a pris une Stratocaster, mais les cordes étaient montées à l'envers pour lui, et sur le ton de l'humour, je lui ai dit que je pourrais lui donner des cours de guitare. En réalité, je ne jouais que depuis 18 mois et j'avais un niveau épouvantable. Et lorsque j'ai dit à Jimi de me prendre dans son groupe en tant que guitariste rythmique, Jimi et Noel ont éclaté de rire ».

Noel lui a ensuite demandé d'essayer une Jazz Bass, qu'il a fini par acheter. « J'ai vendu la basse à Noel pour 100 guinées sans caisse », se souvient-il. « Je l'ai mise dans un carton d'expédition, je l'ai emmenée dans leur voiture qui attendait dehors et ils sont partis. Ils m'avaient invité à venir les voir à la Roundhouse plus tard dans le mois ».

L'histoire d'Ivor et de la fabrication maison se poursuit avec les amplis Sound City, et en particulier la tête One Hundred (ou L100) designée et fabriquée par Dave Reeves en 1967. Pete Townshend fut l'un de ses premiers acheteurs. Mais la collaboration avec Dave Reeves ne dura pas, car celui-ci se lança dans la conception d'amplis sous la marque Hiwatt. Ivor continua de son côté à produire des amplis et des baffles Sound City avec l'aide de Dennis Cornell.

Sound City, sur Shaftesbury Avenue, Photo par Pete Cornish.

Un autre visiteur à se rendre au numéro 124 en 1967 fut Eric Clapton. Il en ressort avec une Stratocaster de 1956 d'occasion pour 150 £ (environ 350 € à l'époque). Il s'agissait de la guitare connue plus tard sous le nom de Brownie, utilisée pour des projets tels que son premier album solo et pour Layla, tous deux enregistrés en 1970. Il la vendra en 1999 lors d'une de ses ventes aux enchères caritatives pour 497 500 dollars (plus la prime d'achat), un record pour une guitare à l'époque et un prix que Clapton a qualifié lui-même « d'étonnant ».

En 1968, Drum City recevait les premières livraisons de batteries Hayman, une autre nouvelle marque soutenue par Ivor, avant l'arrivée des guitares du même nom quelques années plus tard, conçues avec l'aide de Jim Burns.

En 1970, Doug Ellis, tout droit venu de chez Selmer, le concurrent au coin de Charing Cross Road, est le nouveau directeur du magasin Sound City. « Ivor était très désireux de mettre en avant les guitares Hayman, mais c'était un peu difficile de les faire adopter », se souvient Doug. « Nous avions une bonne sélection de Fender et Gibson, quelques modèles Gretsch aussi, et il me semble que le ratio était d'environ deux tiers de guitares neuves pour un tier d'occasion ».

Publicité Sound City de 1962

Sound City faisait partie des nombreux magasins d'un quartier de Londres qui grouillait de musique et de musiciens. « Nous avons eu beaucoup de chance d'être implanté ici », dit Doug, « et je me suis toujours entouré de gens bons et éclairés, comme Jack Brand et Steve Sutherland, qui nous ont régulièrement fait des suggestions qui valaient la peine d'être suivies ».

Une particularité qui distingue Sound City des autres magasins de musique à cette époque est le service de réparation. Au début, il était situé au sous-sol et dirigé par John Marriott, un parent de Steve Marriott, le leader des Small Faces. À la mort de John, Pete Cornish reprend le job, et, afin de libérer plus d'espace pour le showroom, l'atelier de réparation est déplacé au sous-sol de Drum City, au numéro 114.

Pete a dû préciser à plusieurs reprises au batteur de jazz Phil Seamen que ce n'était plus la salle de répétition et d'enseignement de Phil. « Tous les jours, entre une et deux heures, il apparaissait et me demandait pourquoi j'étais là. Étais-je son élève ? Alors que je travaillais sur un établi rempli d'amplis en pièces détachées. En général, je l'emmenais au pub et le laissais là-bas ».

Pete avait suivi une formation en électronique dans l'armée, ce qui s'est avéré être un atout considérable. « On peut discuter de ce qui est le plus dur à supporter pour l'équipement, l'armée ou le rock'n'roll », dit Pete en souriant.

« Je travaillais sur des trucs qui devaient pouvoir être larguées d'un avion par -40°C jusqu'au milieu du désert du Sahara à plus 50°C. Le matériel militaire doit pouvoir fonctionner dans des conditions extremes, mais généralement une seule fois. Avec le rock'n'roll, il doit fonctionner tous les jours ».

L'atelier de réparation a attiré les roadies de tous les grands groupes de l'époque. « Si vous répariez un ampli correctement, ils revenaient », explique Pete.

« Il y avait tellement de gens qui prétendaient savoir réparer des amplis, mais qui, au lieu de ça, empiraient la panne. Encore une fois, avec ma formation militaire, il fallait que ce soit parfait. Et j'améliorais les choses, parce que la qualité de construction était bien souvent épouvantable. Je savais qu'il fallait fixer les choses et mettre des écrous bloquant, toutes ces choses qui étaient tout à fait standard pour moi mais pas communes dans le domaine de la musique ».

Encart publicitaire Sound City de 1963

Le patron se présentait parfois le samedi, se trouvant en ville pour une coupe de cheveux. « Ivor arrivait dans sa Jaguar E-Type », raconte Doug Ellis, « et une fois, il l'avait laissée garée dehors, m'avait laissé les clés et m'avait demandé de la surveiller. Je ne faisait pas attention jusqu'à la dernière minute, lorsqu'un type poussait la tête baissée un stand de hot-dogs le long de Shaftesbury Avenue.

« Je ne l'ai vu que lorsqu'il était à un mètre de la Jaguar d'Ivor. J'ai ouvert la bouche et je l'ai vu enfoncer le pare-chocs chromé au ralenti. J'ai compris que la Type-E représentait beaucoup pour Ivor. Heureusement, il l'avait à peine touché, et personne ne l'a jamais su. Mais Ivor, c'était un personnage. Il avait toutes sortes d'idées, certaines plus intelligentes que d'autres. Mais c'était un vrai entrepreneur ».

La chance d'Ivor a tourné en 1975 à la suite de plusieurs problèmes commerciaux causant la fermeture de Sound City, Music City, et Modern Sound à Tottenham Court Road.

« Nous avons reçu un préavis 15 minutes avant », se souvient Pete Cornish. « A cinq heures moins le quart, les huissiers sont entrés et nous ont dit de leur donner les clés, nous n'avions que 15 minutes pour rassembler nos affaires personnelles. On est tous allés sur le trottoir en disant : « Que... Qu'est-ce qu'il se passe ? D'après ce que nous savions, l'affaire se portait bien (environ deux millions de livres de chiffre d'affaire par an). »

Et c'est tout. Mais aujourd'hui, les souvenirs de ceux qui y ont travaillé, qui y ont acheté des choses et qui y ont fait réparer du matériel sont toujours là. « Sound City était un endroit très animé et l'atmosphère était très bon enfant », se souvient Gordon Hawtin. « Beaucoup de roadies cenaient, Pete Townshend et John Entwistle achetaient des cordes, Jack Bruce des harmonicas. Et les samedis ! Nous devions endurer les « Hey Joe », « Purple Haze » et « Sunshine Of Your Love » hyper mal joués des millions de fois. ».

Les deux boutiques de la ville sont devenues, à leur apogée, un point de rencontre pour la communauté des techniciens, explique Doug Ellis. « Et pas toujours de manière très confortable, car nous étions un peu serrés au numéro 124. Néanmoins, on s'y sentait bien. Ce n'était pas le plus propre des magasins, mais il n'était pas délabré, et nous avons toujours fait une belle vitrine. C'était accueillant, approprié pour le commerce des instruments de musique et un véritable havre de paix pour les roadies ».

Sandra Barry & The Boys - Really Gonna Shake [Film Pathé, 1964]

Pete Cornish se souvient de piles et de piles de matériel en réparation sans fin, pour Queen, Slade, Yes, et bien d'autres encore. « Tous les groupes, petits et grands, étaient là chaque semaine avec leurs amplis pour un entretien régulier. Et c'était l'époque glorieuse où une EL34 Mullard coûtait 80p [environ 2 € à l'époque]. Si seulement j'avais su, j'en aurais stocké quelques milliers, comme du bon vin. Imaginez ! J'allais chez les grossistes et je prenais une boîte de cent. Si seulement nous avions su ».


À propos de l'auteur : Tony Bacon écrit sur les instruments de musique, les musiciens et la musique. Il est co-fondateur de Backbeat UK et de Jawbone Press. Ses livres comprennent 60 Years Of Fender, The Bass Book et The Ultimate Guitar Book. Tony vit à Bristol, en Angleterre. Plus d'informations sur tonybacon.co.uk.

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