Tout au long de l'histoire de la lutherie, plusieurs entreprises ont vaillamment défié la notion ancestrale décrétant que les instruments frettés, en particulier les guitares, devraient être faits uniquement de bois.
Avec les avancés dans le domaine des guitares solid body fabriquées dans les années 50, il a fallu peu de temps avant que quelqu'un ne se demande « Et si ? ». Et si on pouvait remplacer le bois des manches et des corps par des matériaux moins chers, plus solides, plus prévisibles et plus faciles à produire ?
Dans un prochain article, nous parlerons des expérimentations récentes avec l'aluminium et le metal, mais pour l'instant, concentrons-nous sur la fibre de verre, les polymères, et la fibre de carbone. Voici trois expériences marquantes des années 60, 70 et 80 qui ont non seulement repoussé les limites des matériaux alternatifs, mais aussi du design de guitares.
Les guitares en fibre de verre Valco
En 1962, JF Kennedy était président, l’Amérique s'opposait à l'URSS dans la course à l'Espace, un cartoon familial, les Jetsons, faisait un carton à la télé, et la fibre de verre devenait populaire. On pouvait trouver ce « matériau merveilleux de l'Espace » dans les bateaux, les voitures de sport, les filets de pêche, les surfs, et même les meubles.
La même année, la société de fabrication de guitares et d'amplis, basée à Chicago, Valco, s'est assurée que l'on puisse rajouter les guitares électriques à cette liste grandissante des usages modernes de la fibre de verre.
Guitare « Map » National Glenwood 95 de 1962-1964
Fabriquées sous plusieurs noms – National, Supro, Atlas, Tonemaster et Airline (qui se vendaient par correspondance dans les supermarchés Ward) – L'ère des guitares de l'espace Res-O-Glass de Valco était intrépide, colorée et reflétaient la nouvelle frontière des années 60.
Étant donné que la fibre de verre pouvait être moulée dans presque n'importe quelle forme, les designers ont donné à la Airline un look intergalactique et agressif, avec un double cutaway anguleux et biseauté – qui lui donnait une impression de mouvement, même immobile. La forme la plus bizarre était celle de la série « Map » de National, dont les contours, la coupe et les courbes évoquent la silhouette des Etats Unis. J'imagine qu'ils ont pris leur nom « National » au pied de la lettre.
Ajoutez à ça un pickguard en plexiglas, les boutons en ligne droite, la tête en forme de « Gumby », et un éventail de couleurs claires et éclatantes. Rien dans ces Res-O-Glass n'était synonyme de « conventionnel ».
Du point de vue de la construction, les corps se composaient de deux parties de fibre de verre moulées (une partie haute et une basse) reliées par un joint de caoutchouc. Les parties du corps étaient collées ensemble et vissées. Le corps creux était renforcé avec un bloc d'érable qui parcourait la longueur de la guitare pour que le manche, les micros et le hardware puissent y être attachés.
1965 Airline Resoglass 3/4 Scale
Malgré leur look inhabituel, les guitares Valco se jouaient bien, et possédaient une gamme de sonorités bien à elles. Leur micro simple bobinage Vista Power était assez puissant, et leur micro chevalet breveté Silver Sound – qui restituait les sons acoustiques – étaient très innovants pour 1962.
Mais pourquoi la fibre de verre ? À part le fait d'être différent et de profiter de sa popularité de l'époque, Valco pensait qu'ils pourraient réduire les coûts de production (pas besoin de peinture et de vernis, étant donné que la couleur pouvait être mélangée directement avec la fibre de verre).
Au final, la fibre de verre s'est avérée être plus coûteuse en temps et plus compliquée à mettre en œuvre que prévu.
Bien que le guitariste blues J. B. Hutto ait joué sur une Airline rouge sur scène, en studio, et la faisait apparaître sur ses pochettes d'album, aucun autre artiste majeur ne prit cette guitare plastique de grande surface au sérieux.
Ajoutez à cela le prix (les modèles haut de gamme Valco coûtaient autant qu'une Stratocaster ou une SG Custom) et le fait que Valco ait mis la clé sous la porte en 1968, si bien que leurs expériences de guitares en fibre de verre finirent par tomber dans l'oubli pendant plusieurs décennies.
Grâce principalement à Jack White et Dan Auerbach, les guitares vintage Res-O-Glass furent adoptées dans les années 2000 par des artistes majeurs, et leur look fantasque redevint cool et à la mode.
Ce regain de popularité inattendu a permis la réédition du modèle Airline « J.B. Hutto-style » par Eastwood (mais avec un corps en acajou), et le site Guitar Kits USA, proposant des guitares Res-O-Glas avec différents styles de corps Valco classiques.
Les guitares Ampeg Dan Armstrong en acrylique
Basés dans le New Jersey, les fabricants d'ampli Ampeg savaient qu'ils devaient avoir leur rôle à jouer dans le monde de la guitare. En 1968, Ampeg s'est associé à l'un des luthiers les plus respectés de New-York : Dan Armstrong.
Ampeg Dan Armstrong de 1970
En plus d'être un guitariste de studio, tournant même avec Van Morisson en 1967, Armstrong était aussi célèbre pour son impressionnant talent de réparateur de guitares. Sa liste de clients comptait John Sebastian, Wes Montgomery, Jack Bruce, et Jimi Hendrix pour ne citer qu'eux.
Après qu'Armstrong et Ampeg aient scellé leur contrat, Armstrong (34 ans, à l'époque) a offert toute sa créativité et ses idées avec enthousiasme à ce projet. Son but était de concevoir quelque chose de vraiment différent de ce qu'offraient les Fender et les Gibson du monde entier.
Armstrong voulait aussi que ses nouvelles guitares soient élégantes, aient un plus grand sustain, soient faites des meilleurs matériaux, et soient confortables à jouer.
Étant de New-York, Armstrong était probablement au fait de la popularité croissante des acryliques transparents, utilisés dans la joaillerie, les meubles, et même les dancefloors.
Même si Fender avait déjà produit une Stratocaster d'exposition en acrylique (qui pesait plus de 8kg!) au début des années 60, Armstrong a senti qu'il était temps d'apporter ce matériau dans le circuit de production de guitares – à condition d'en réduire le poids et le coût.
Contrairement aux Fender Stratocaster en acrylique, les guitares d'Armstrong se composaient d'un corps en acrylique et d'un manche vissé en bois. Un vrai mariage entre le bois old school et le polymère de l'escape.
Les brochures des produits Ampeg se vantaient d'un « nouveau corps aussi facile à travailler que le bois, mais bien plus dense ; éliminant potentiellement toutes les vibrations et fréquences non désirées, et tenant très bien les notes ».
Ampeg mit aussi en avant l'avantage de ne pas avoir de perte de peinture et des rayures facilement polissables, comme neuf. Un point bonus était leur « Look totalement nouveau ».
Brochure de prototype de guitare en acrylique Ampeg
Du point de vu du design, Armstrong, admiratif des basses Danelectro Longhorn, dota ses basses et ses 6 cordes de double cutaway pour un accès facile aux dernières frettes. Bien qu'elles possèdent un corps fin et élégant, elles pesaient quand même environ 4kg.
Les manches étaient en érable, avec une touche en palissandre et le pickguard en formica imitation bois, pour correspondre à la tête, à la forme unique. Armstrong voulait aussi que les joueurs de rock, country ou jazz trouvent leur compte, il collabora donc avec le gourou de l’électronique Bill Lawrence afin de créer six micros interchangeables pour ses nouvelles guitares.
Les noms allaient de « Deep Bass » à « Rock Treble », il était possible de les changer très facilement, en les faisant coulisser. Pas mal innovant pour 1969 (même pour aujourd'hui).
À leur présentation au NAMM de Chicago en 1969, Ampeg marqua un grand coup. Pour faire court, les guitares d'Armstrong devinrent tout à coup les plus cools de la planète. En plus de leur look transparent et de leur forme, elles sonnaient bien. Ajoutez à ça leur prix de 300$ (environ 1 700 €, en comptant l'inflation), sans être bon marché, elles restaient très abordables pour n'importe quel musicien.
Basse Ampeg Dan Armstrong de 1970
Étant donné que l’accueil et la visibilité sont cruciaux pour le succès lors du lancement d'une nouvelle guitare, Ampeg profita intelligemment de son partenariat avec les amplis des Rolling Stones. Keith Richards et Bill Wyman jouaient sur les guitares « transparentes » d'Armstrong pendant leur tournée historique d'Amérique du Nord, entre novembre et décembre 1969.
Paul McCartney, Jack Bruce, et Leslie West faisaient aussi partie des artistes de renom utilisant les guitares et basses Ampeg Dan Armstrong.
Malheureusement, le partenariat Armstrong/Ampeg connu une fin amère en 1971. Apparemment à cause de volontés divergentes. L'esprit libre Armstrong voulait créer des guitares révolutionnaires et de grande qualité, alors qu'Ampeg souhaitait plutôt vendre des guitares moins chères et faciles à produire.
Le polymère a fini par être un matériau long à travailler, et sa densité abîmait les machines plus rapidement que le bois. Mélangé avec les déboires financiers d'Ampeg de l'époque, et une crise générale de l'industrie de la fabrique d'instruments, il est facile de comprendre les raisons qui ont conduit ce partenariat à se démanteler au bout de seulement trois ans.
Même si les guitares en plexiglas et toutes sortes de matière transparentes ne sont jamais devenues le modèle dominant, elles ont continué à être fabriquées, grâce à leur look 70's 80's. Après presque 50 ans, les guitares transparentes provoquent toujours des « Ooooh » et des « Aaaaah » dans le public.
Ampeg a réédité des guitares et basses Dan Armstrong plusieurs fois, et B.C. Rich, Dillon et d'autres fabricants se sont appropriés leurs propres modèles de « transparentes » au fil des années.
Les guitares en graphite Ned Steinberg
J'avais à peine la vingtaine et je me souviens nettement de l'onde de choc provoquée par les guitares sans tête en graphite de Steinberg. Je veux dire, on aurait dit un accessoire d'un épisode de Star Trek où Spock jammait sur sa Lyre Vulcaine avec des hippies de l'espace.
C'était des guitares non-conventionnelles venant d'un fabricant non-conventionnel.
Dans les années 70, Ned Steinberg était un designer de chaises et de meubles obsédé par l’ergonomie, le confort, et comment allier la forme et le fonctionnel.
Steinberger L Series GL-2
Le fait de ne pas être musicien a en fait aidé Steinberg à repenser la basse et la six cordes avec une nouvelle perspective. Sans aucun background, il était à la place parfaite pour remettre en question tout le design des guitares électriques.
Vu que Steinberg trouvait que la tête des guitares déséquilibrait leur design, il prit la décision radicale de s'en débarrasser totalement, déplaçant les mécaniques en bas du corps de l'instrument. Problème d'équilibre résolu.
Il se demanda aussi pourquoi le corps des guitares devait être si large – indispensable pour une acoustique, moins pour une électrique – et pourquoi les construire à partir d'un matériau si capricieux et imparfait que le bois.
Steinberg breveta un mélange de graphite et de fibre de carbone pour les corps et manches de sa création. Contrairement au bois, cette concoction faite maison ne subit pas les changements de température, l'humidité et autres variables.
La guitare Steinberg était potentiellement indestructible, facile à jouer, plus répondante et plus précise. Il affirmait que ses basses étaient dépourvues de tout point mort sur leur manche quasi-parfait en graphite.
1985 Steinberger GP4S
Les fabricants rirent au nez de Steinberg et son idée de guitare plastique sans tête, mais pas les musiciens. Comme Leo Fender, Steinberg avait collaboré de près avec des musiciens pour développer sa nouvelle guitare. Une fois habitués à son look non-traditionnel, ils adoraient sa sonorité et son jeu.
Les utilisateurs de Steinberg devinrent bientôt des grands noms de la guitare, comme Sting, Bill Wyman et Eddie Van Halen. Allen Holdsworth déclara même que la Steinberg était la « seule avancée significative en matière de design ces vingt-cinq dernières années ».
En plus des musiciens, Steinberg reçu également les éloges de la Société des Designers Industriels d’Amérique. Ses guitares gagnèrent le Prix de l'Excellence en 1981 aussi bien que le Design de la Décennie. Time Magazine aussi qualifia sa basse L2 d'un des meilleurs designs de 1981.
Presque 40 ans plus tard, le design original de Steinberg a toujours l'air futuriste (et reste toujours aussi clivant au sein des puristes de la guitare). Des guitares sans tête sont toujours proposées par différents fabricants, comme NS Design, l'actuelle société de Steinberg.
Contrairement aux expérimentations avec la fibre de verre et le polymère des années 60, la fibre de carbone continua d'évoluer et fut acceptée comme une alternative pratique au bois – surtout dans le marché de la guitare acoustique. RainSong