L'Explorer, introduite sur le marché il y a maintenant presque 60 ans, fut le modèle de guitare le plus radical de Gibson à cette époque. Le premier indice signalant que la société mijotait quelque chose fut le dépôt fait par Gibson de trois brevets en juin 1957. Le premier d'entre eux, le numéro 181.865, était en fait une esquisse du design de la future Gibson Explorer.

Cette version sera nommée par la suite « Futura ». La guitare avait une forme angulaire, très similaire à celle de l'Explorer, mais avec une taille plus étroite et une tête séparée en deux de la forme d’un V (la tête penchée de l’Explorer est apparue plus tard dans le processus de conception.). Le dessin du brevet montrait deux micros à double bobinage, un chevalet Tune-o-matic et un cordier, mais aucun bouton de réglage ni de pickguard ou de repères de touche n’apparaissait.
Les deux autres brevets étaient pour la future Gibson Flying V ainsi que le modèle connu aujourd'hui sous le nom de Moderne, et qui ne fut pas développé à l'époque. Avec l'Explorer, Gibson a appelé ce trio ses « guitares modernistes », une description d'abord utilisée avec le lap steel Ultratone de 1946.
Le dossier a du mal à se frayer un chemin jusqu'au Bureau des brevets, et Gibson décide de faire avancer les choses lors du salon du NAMM en 1957. Comme encore aujourd’hui, de nombreux chefs de file de l'industrie étaient présents, des directeurs de magasin aux fabricants, faisant du NAMM le salon le plus important de l'année. En 1957, le salon se déroulait à l'hôtel Palmer House de Chicago du 15 au 18 juillet. Gibson exposait sous la bannière de sa maison mère, Chicago Musical Instrument.
Gibson avait réservé un choc aux visiteurs de son stand du NAMM : il y avait au moins un prototype de « guitare moderniste » exposé. Le magazine Piano Trade a imprimé une petite photographie dans son article sur le NAMM où l’on peut voir Clarence Havenga, directeur des ventes de Gibson, riant et tenant le prototype aux côtés d'un visiteur d'un magasin de musique de Lyon & Healy. Havenga tenait une guitare qui ressemblait à celle du dessin du brevet Futura / Explorer. Il y avait des micros, un chevalet et un cordier, mais pas de boutons de réglage. Le corps en bois, peut-être en korina, avait l'air inachevé, le manche avait une touche en palissandre (et, contrairement au brevet, il y avait des repères sur celle-ci.), et une tête en forme d'un V.

C'est une photo frustrante pour nous autres, historiens. La seule autre guitare visible sur la photo est l'une des nouvelles guitares à double manche EDS-1275 de Gibson, probablement aussi présentées sous forme de prototypes (la production sur commande de ces guitares n'a pas démarré avant l'année suivante). Ce que nous ne voyons certainement pas, ce sont les deux autres prototypes brevetés de « guitares modernistes ». Nous ne serons sûrement jamais si Gibson a également eu des prototypes de la Flying V et de la Moderne au NAMM de 1957.
La Flying V fut la première à entrer en production, vers avril 1958. L'Explorer mit du temps à sortir, probablement vers juillet. Une nouvelle liste de prix Gibson, datée du 1er juillet 1958, incluait la nouvelle Explorer ainsi que l'actuelle Flying V sous la rubrique « Modernistic Guitars », les deux instruments étant affichés au prix de 247,50 $.
Le magazine promotionnel de la firme, la Gibson Gazette, a annoncé la nouvelle Explorer avec le titre « The Forward Look » et un slogan publicitaire devenu célèbre : « Gibson regarde vers l'avenir et trouve de nouveaux design vraiment inspirants ». « Nous vous présentons une nouvelle star de la ligne Gibson, l’Explorer, allant de pair avec la déjà célèbre Flying V. L'apparence spectaculaire de ces « guitares modernistes » sera un atout pour le musicien aimant faire le show. La conception est identique pour les deux instruments, seule la forme diffère. »
Gibson avait retardé le lancement de l'Explorer, certaines modifications devant être apportées au prototype « Futura ». Comparé au premier dessin du brevet et au prototype, le corps du modèle Explorer avait une taille légèrement plus large, un ensemble de lignes plus raffinées et une meilleure harmonie entre les éléments.
Comme le disait Gibson, la conception et les caractéristiques de l'Explorer étaient similaires à celles de la Flying V. Elle avait un corps et un manche en korina, un pickguard en plastique, une touche en palissandre équipée de 22 frettes et de repères « dot », et elle disposait d’un diapason d’environ 63 centimètres, de deux volumes, d’un seul réglage de tonalité, d’un sélecteur de micros, et d’une paire de micros à double bobinage récemment produits par Gibson.


Gibson a fabriqué au moins un modèle d’Explorer équipé d’une tête en forme d’un V, reprenant de ce fait les premiers designs. Mais la plupart des modèles produits par la suite sont eux équipés d’une tête longue et au profil « pendant ». Un design qui donnait l’impression que le manche et la tête ressemblaient à un bâton de hockey inversé. Sa tête effilée, ornée du logo Gibson en Perloid, rappelait un peu le style des têtes Fender, et son nouveau look lui donnait un petit côté hors du temps. La guitare avait un chevalet « stoptail » classique et le jack était positionné sur le bord inférieur du corps.
La forme du corps de l'Explorer était tout sauf conventionnelle et peut-être encore plus radicale que celle de la Flying V. Son design fut qualifié le plus remarquable des années 50, un exploit dans cette décennie qui comptait beaucoup d'innovations impressionnantes. Sa forme était un mélange agréable d’angularité et de lignes droites modernes, avec une base en biseau et une « corne » allongée allant au-delà de la coupe inférieure. Le look était dans son ensemble équilibré et harmonieux, faisant de l’Explorer une autre réalisation exceptionnelle de la part de l’équipe de design Gibson durant cet âge d’or de la marque.

Le choix du nom pour la version définitive a peut-être été inspiré par le lancement du premier satellite terrestre américain, l’Explorer 1, à la fin du mois de janvier 1958. Si Fender visait la stratosphère avec sa Stratocaster, Gibson voulait aller plus loin. Malheureusement, toute cette audace et cette inventivité n’ont pas abouti à de grosses ventes. Sur les comptes annuels d’instruments produits en 1958, l’Explorer apparaissait sous le nom de « Korina (Mod. Gtr) », et on pouvait lire sur la ligne correspondante le nombre 19. Soit la production la plus basse de guitares électriques cette année-là, en dessous des 81 Flying V, des 61 Byrdland, 49 ES-295, 48 L-5CES, des 32 à double manche et des 30 Super 400-CES. L'Explorer était une Gibson à prix moyen, au même niveau que les Les Paul Goldtop, qui présentaient cette année-là une nouvelle finition sunburst et qui furent produites à 434 exemplaires.. La production de l’Explorer s’est arrêtée en 1959, alors que Gibson n’avait expédié que trois autres exemplaires.
Fin de l’histoire. Bien sûr, avec le recul dont nous disposons maintenant, nous savons que ces Explorer originales étaient de super guitares. Au fil des années, leur forme et leur apparence, ainsi que leur jeu ont inspiré de nombreux guitaristes et musiciens qui ont puisé dans ces innovations étonnantes de Kalamazoo et leur ont rendu hommage. Certains ont quasiment copié entièrement leur design. D'autres se sont contentés de faire comprendre qu'une bonne guitare pouvait être conçue dans n’importe quelle forme souhaitée par son créateur.
Si vous tombez sur l’une des 22 Explorer originales, vous pouvez soit rire soit vous extasier sur cet incroyable instrument. À titre d’information, le prix de la guitare Explorer de 1958 d’Eric Clapton a atteint plus de 130 000 Dollars lors de sa mise aux enchères chez Christie’s en 1999.
En ce qui nous concerne, on a toujours le droit de rêver. Tout comme Marv Lamb, qui avait commencé à travailler pour Gibson en 1956, dans l’atelier bois. « Je me souviens d'avoir travaillé sur la Flying V et l'Explorer », m'a-t-il dit. « Elles étaient horribles, beaucoup trop en avance sur leur temps. Je pense que Gibson les a pratiquement données pour s’en débarrasser : ils les ont traînées pendant des années. » Il fait une pause puis ajoute avec un sourire : « Maintenant, je regrette de ne pas en avoir récupéré certaines. »
À propos de l'auteur : Tony Bacon écrit à propos des instruments de musique, des musiciens et de musique. Il est co-fondateur de Backbeat UK et de Jawbone Press. Ses livres incluent : The Ultimate Guitar Book, Flying V / Explorer / Firebird et Electric Guitars: Design And Invention. Son dernier livre est une nouvelle édition de Electric Guitars: The Illustrated Encyclopedia (Chartwell). Tony habite à Bristol, en Angleterre. Plus d'infos sur tonybacon.co.uk.